Ces quelques mots et l'accent dont ils furent dits déterminèrent l'explosion des sentiments de toute nature qui gonflaient le cœur de Gabrielle; elle éclata en sanglots violents. La marquise, à peine moins troublée qu'elle, s'efforça de la calmer. Quand toutes deux furent un peu remises, madame de Saint-Villiers commença son récit. Il lui fallait apprendre à Gabrielle tout ce qu'elle savait sur le séjour de René en Amérique, puis le voyage d'Alphonse et la scène du duel; enfin elle parla des dernières lettres de son neveu. Elle cacha tout ce qu'elle-même avait souffert, souffrait encore de l'abaissement volontaire d'un comte de Laverdie. C'était sans doute l'effet d'un tact exquis: elle ne voulait ni attrister ni blesser Gabrielle; mais elle pensait d'ailleurs qu'elle ne pourrait être comprise. Elle était mieux que cela pourtant, elle était devinée. L'âme fine de Gabrielle saisissait à merveille ce que les mots ne disaient point; mais il n'y avait en elle aucun étonnement, aucune révolte contre ce qui, pour elle, cependant, devait être l'injustice d'un orgueilleux préjugé. Cette enfant savait la puissance de certaines idées sur les hommes, et elle était capable d'estimer la sincérité partout. Seulement elle se disait que René devait être très supérieur et très grand, et elle sentait son cœur déborder d'un amour infini.
Lorsque la jeune fille se disposa à partir, madame de Saint-Villiers annonça l'intention de la reconduire dans sa voiture. Elle fut très surprise de voir sa filleule rougir d'un air embarrassé et de l'entendre décliner cette offre sous prétexte que sa femme de chambre avait dû l'attendre.
—Vous renverrez votre femme de chambre, ma chère, dit la marquise avec quelque impatience.
Gabrielle rougit plus encore.
—Ah çà! que se passe-t-il? fit la vieille dame tout à fait intriguée. Craindriez-vous, par hasard, que je ne fusse mal reçue chez vous?
—Ah! madame... dit la jeune fille. Elle baissa les yeux et se tut.
Il y eut un instant de silence. La rougeur de Gabrielle avait disparu pour faire place à une grande pâleur. Elle n'osait regarder sa marraine, dont la physionomie, effectivement, lui eût paru peu rassurante. Madame de Saint-Villiers avait redressé sa tête aristocratique et fière, que de magnifiques cheveux blancs couronnaient comme un diadème; un incroyable dédain courbait l'arc de ses lèvres, et de ses prunelles jaillissait un feu qui semblait capable d'anéantir, eussent-ils été présents, les misérables objets de ce mépris souverain.
Madame de Saint-Villiers se souvint-elle tout à coup des secrètes douleurs des deux dernières années? Eut-elle pitié de la douce créature debout devant elle, dont la tristesse et la pâleur étaient touchantes comme une prière? On peut supposer l'un et l'autre, car subitement l'éclat de son regard s'éteignit, sa bouche se détendit dans un sourire; elle s'approcha de Gabrielle et lui prit la main.
—Chère petite, consolez-vous, lui dit-elle. Je gagnerai l'amitié de vos parents; j'obtiendrai leur consentement à votre mariage. Je crois en avoir le moyen, ajouta-t-elle avec finesse. Et si j'échoue, eh bien... je vous enlèverai, vous verrez.
Gabrielle leva les yeux; elle parut chercher un instant des mots dignes de son admiration et de sa reconnaissance, et, n'en trouvant sans doute aucun assez profond, elle s'agenouilla devant la marquise.