Un sourire fugitif effleura les lèvres de Gabrielle, mais elle ne répondit rien.

L'avenir réservait à madame Duriez une consolation suprême. Madame de Saint-Villiers vint la voir et lui tendre la main. Elle eut la joie de faire attendre dans son salon l'orgueilleuse marquise; elle lui vendit cher ses bonnes grâces.

—Mon Dieu, dit-elle, oui: nous marierons nos deux enfants puisqu'ils s'aiment. C'est une assez singulière raison, vu l'époque où nous sommes. Ah! bien, s'il suffisait seulement de dire: je vous aime!... Généralement il n'en est pas ainsi, l'on demande autre chose. C'est assez naturel, en effet, qu'au contrat chacun apporte sa part.

Évidemment le mariage faisait à madame Duriez l'effet d'un pique-nique.

—Ce qu'il y a d'extraordinaire, poursuivit-elle, c'est que c'est justement parce qu'ils se sont aimés qu'ils ne sont pas encore mariés. Voilà ce qui me dépasse absolument. Il est vrai que je ne suis pas romanesque; non, je ne m'en suis jamais piquée, grâce au ciel! Quand j'ai épousé M. Duriez, ce n'est pas que je l'aimais, car je ne l'avais pas vu trois fois. Mes parents ont arrangé cette affaire; ils se sont assurés qu'il était honnête homme et que nos fortunes se trouvaient égales. Je me suis fiée à eux, et je n'ai pas eu lieu de m'en repentir. M. Duriez en dirait autant de son côté, je crois. Là, enfin, voyons, si ces deux enfants ne s'étaient pas mis tout à coup dans la tête de s'aimer, ma fille serait comtesse de Laverdie à l'heure qu'il est; le mariage se serait fait tout tranquillement, et depuis deux ans ils seraient heureux. N'êtes-vous pas de mon avis, madame la marquise?

La marquise inclina gravement la tête. Elle s'était attendue à ce que madame Duriez ferait tout pour la blesser et la forcer à rompre définitivement; mais les moyens employés par celle-ci manquaient leur effet à cause de leur grossièreté même. On éprouvait plus de dégoût que de colère à voir cette femme, jadis si platement obséquieuse, poser le masque et laisser éclater ses sentiments vulgaires. Le langage et le ton de la voix s'accordaient du reste avec les paroles.

—Madame, dit la marquise au moment de se lever pour partir, vous avez fait tout à l'heure une remarque dont j'ai admiré la justesse, et dont la forme, tout à fait concise, m'a charmée: dans un contrat, disiez-vous, chacun doit apporter sa part. Mademoiselle votre fille possède, n'est-ce pas? une dot de plusieurs millions...

Ces deux mots passèrent entre les lèvres de madame de Saint-Villiers nettement, tranquillement, sans intonation ironique.

—Quinze cent mille francs de dot, et une fortune de quatre millions en perspective, dit madame Duriez.

Cette fois chaque syllabe retentit avec un accent de clairon.