Quand elle eut assez regardé et la Seine, et la mer, et la ville, elle entra dans la chapelle consacrée à Notre-Dame-des-Flots. Tandis que sa femme de chambre s'agenouillait pour prier, Gabrielle se mit à examiner curieusement les ex-voto qui couvraient les murs. Presque tous avaient été placés là en signe de reconnaissance après quelque délivrance signalée, et presque tous par des marins sauvés d'un naufrage ou par leurs familles. Une seule des inscriptions exprimait une prière, et celle-là si navrante que Gabrielle en fut frappée. C'étaient ces mots, gravés sur une simple tablette de marbre: «Mère des douleurs, prenez pitié de moi!» Une initiale et une date, et voilà tout... Mais que de tristesse dans ce cri! Ce n'était pas une souffrance ordinaire, une épreuve visible qui avait dû l'inspirer, mais quelque affreuse torture morale, l'étreinte peut-être d'une effroyable tentation. Il y avait dans cette supplication quelque chose de si mystérieux et de si mélancolique que les larmes remplirent les yeux de Gabrielle.

Cependant l'heure avançait, et elle songeait à s'éloigner, lorsqu'elle s'aperçut que Céline s'était endormie sur son prie-Dieu. La pauvre fille avait attendu pendant une partie de la nuit le retour de sa jeune maîtresse, et, la promenade au grand air du matin ayant sans doute achevé de l'accabler, elle venait de se laisser surprendre par le sommeil.

Pour certaines âmes, un instant de solitude en face d'une nature sublime est un plaisir inappréciable. En sa qualité de jeune fille du monde, Gabrielle rencontrait rarement cette jouissance. Elle se garda bien d'appeler sa femme de chambre ou de faire le moindre bruit; mais, s'échappant sur la pointe du pied, elle vint se placer sur le seuil de l'église.

Un petit enclos et une grille, au-delà la crête verdoyante de la falaise, le ciel et l'Océan, voilà ce qui s'offrait à ses regards.

Contre la grille, tournant le dos à l'église, un jeune homme était appuyé. Gabrielle le reconnut et retint un cri: c'était René.

Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, comme si elle eût craint que les battements de son cœur ne pussent la trahir, et, cherchant un appui contre une des colonnettes de pierre qui, en s'arc-boutant, formaient la porte, elle le regarda longuement.

Elle eut le temps de dominer son émotion et de réfléchir: ce qu'elle éprouva, après le premier moment de joie souveraine, fut une inquiétude vague, un secret désappointement.

Dans son imagination de jeune fille, René, depuis deux ans, s'était transformé au physique dans les mêmes proportions qu'au moral. Elle ne pouvait pas le vouloir plus beau: au contraire, elle l'avait rêvé moins charmant, mais plus imposant, plus farouche et plus superbe; ses traits avaient dû vieillir quelque peu, sans doute, prendre un caractère plus énergique, porter la trace des fatigues et des luttes. Dans l'homme debout devant elle, elle ne trouvait rien de tout cela.

Il est vrai qu'elle ne voyait pas son visage; mais cette taille élégante, ce port de tête absolument noble et hautain, ces vêtements recherchés, cette pose un peu molle et pleine de grâce, c'était toujours le comte de Laverdie... Dieu! si après tout il n'avait pas changé! S'il allait tourner vers elle ces yeux si fiers et si froids qui ne lui avaient jamais parlé, dont le regard indifférent avait glacé son jeune amour!

Une terreur étrange s'empara d'elle à cette pensée. Elle se souvint de la triste inscription qu'elle avait lue dans la chapelle. Machinalement, elle se prit à répéter au fond du cœur ces quelques mots: Prenez pitié de moi! prenez pitié de moi!... Les mains toujours croisées sur sa poitrine, le regard toujours attaché sur le jeune homme, il lui semblait que c'était à lui qu'elle adressait cette prière déchirante. Son angoisse devint si intense qu'elle souhaita sincèrement de mourir avant qu'il eût tourné la tête.