Quoiqu'elle se fût couchée tard, Gabrielle ouvrit les yeux de bonne heure le lendemain matin. Elle secoua sa jolie tête, comme un oiseau qui se réveille, et promena tout autour d'elle des regards étonnés. Elle ne reconnaissait plus la position de sa fenêtre, et ne se rappelait pas avoir jamais eu le malheur de posséder une chambre à coucher d'acajou. Tout à coup, elle aperçut une robe blanche sur une chaise et des souliers de satin sur le tapis; le jour se fit aussitôt dans son esprit. Elle se souvint qu'elle avait dansé la veille à bord d'un trois-mâts, en l'honneur de la science, et qu'elle était au Havre, à l'hôtel Frascati. Tandis qu'elle se renversait sur l'oreiller, suivant le fil de ses idées qui se débrouillait paresseusement, il lui sembla que soudain une voix lui criait dans l'oreille: «Il est là.» Et elle se redressa vivement. Une minute après elle se disait:—Que je suis folle!... Mais, c'est égal, elle ne pouvait plus se rendormir. Elle s'habilla vite et sonna sa femme de chambre.

—Céline, lui dit-elle, ayez l'obligeance de faire chercher une voiture et tenez-vous prête à m'accompagner.

Que mademoiselle se fût coiffée sans son secours et désirât sortir à sept heures du matin ne parut surprendre en rien la femme de chambre. Elle obéit avec empressement, et, quand toutes deux furent dans le fiacre, elle eut à transmettre au cocher l'ordre de les conduire à Sainte-Adresse.

Il faisait extrêmement beau. L'air était doux, le soleil encore voilé par cette brume légère qui annonce les journées chaudes. Dans la rue de Paris, les volets des croisées et les devantures des boutiques s'ouvraient avec un bruit joyeux. A droite, entre les maisons, au fond de toutes les rues transversales, on voyait se dresser les mâts des vaisseaux. En face s'élevait la côte d'Ingouville, avec ses blanches habitations qui, du sein de leurs nids de verdure, semblaient rire aux rayons du matin.

La voiture passa derrière l'hôtel de ville et descendit le boulevard de Strasbourg; puis elle quitta les quartiers élégants et les voies larges, elle entra dans la rue d'Étretat.

Gabrielle ne connaissait pas le Havre et regardait tout avec curiosité. A mesure qu'elle s'éloignait du port, l'aspect de la ville devenait moins intéressant; mais ce qu'elle était surtout impatiente de contempler, c'était la vue qui l'attendait en haut de la falaise, cette vue immense de la mer, du Havre et de l'embouchure de la Seine, la plus belle, a dit Chateaubriand, après Constantinople.

Elle descendit de voiture à l'entrée d'un petit sentier, le plus singulier petit sentier et le plus charmant que l'on puisse voir; il grimpe entre deux rangées d'arbres énormes, à peine séparés d'un mètre, et dont les racines saillantes le transforment en escalier. L'ascension fut assez longue, mais Gabrielle la trouva délicieuse.

C'est ainsi qu'elle parvint sur la falaise.

Elle voyait donc enfin la mer comme elle avait désiré la voir! Ce n'était plus l'espace borné, la bande bleuâtre et étroite qu'elle apercevait de ses fenêtres à Trouville: c'était l'immensité, l'infini. Sur la surface étincelante de cet abîme, les plus puissants voiliers semblaient des feuilles mortes jetées par le vent sur le sein d'un lac; des milliers et des millions de vagues, que la distance aplanissait, se confondaient en un frissonnement unique, incessant et doux. A cette grande hauteur, aucun bruit ne parvenait que la voix imposante, quoique affaiblie, de la mer.

Gabrielle s'était avancée sur la falaise aussi loin qu'il était possible de le faire sans imprudence. Elle paraissait tout à fait absorbée dans la contemplation de l'Océan. En se tournant un peu à gauche cependant, elle eût embrassé du regard une autre partie de cet incomparable panorama, non moins digne de son admiration: c'était la ville du Havre, au pied de ses collines chargées de verdure; ses bassins, sa jetée, ses vaisseaux innombrables; c'était la Seine, dont les eaux, en se précipitant dans la mer, traçaient au loin à travers l'azur un monstrueux sillon jaunâtre. La jeune fille se décida à jeter à la fin un coup d'œil vers la terre; il est probable qu'elle rendit justice à la beauté du spectacle qui l'attendait de ce côté; elle dut l'examiner jusque dans ses détails, car elle remarqua dans le port la double cheminée rouge d'un bateau transatlantique.