Lorsque Gabrielle eut devant ses yeux la mer et sous ses pieds le sable de la plage, elle se trouva contente. Les flots bleus, le port du Havre, la double jetée de Trouville, représentaient pour le moment tous ses souvenirs et toutes ses espérances; elle aurait plus de patience ici que dans tout autre endroit pour attendre le retour de René. Chacun de ces bateaux à vapeur, dont elle découvrait la première à l'horizon le panache de fumée, pouvait être celui qui ramenait son fiancé auprès d'elle.

Son fiancé! C'était donc vrai? Parfois elle se disait qu'elle était trop heureuse; elle éprouvait une sorte d'effroi. Il lui semblait que Dieu eût rassemblé tout à coup la somme immense de félicité répandue sur la terre pour la lui mettre dans le cœur: sa part de joie était trop grosse, cela devait faire tort à quelqu'un.

Dans cette pensée, elle s'ingéniait à trouver du bien à accomplir, des tristesses à soulager. Quand elle avait vu chacun satisfait et souriant autour d'elle, elle s'échappait, allait plus loin, cherchait dans le pays de pauvres masures, des cabanes de pêcheurs bien misérables, bien sombres, et les éclairait tout à coup du rayonnement de son visage radieux; elle y répandait les bonnes paroles et les poignées d'or. Mais, après avoir ainsi puisé à pleines mains dans son trésor d'amour et de bonheur, comme elle le trouvait encore grandi, elle se prenait à ressentir la même épouvante délicieuse.

Un jour, elle reçut ainsi que ses parents une invitation pour un bal. C'était une fête donnée à bord d'un bâtiment en rade au Havre. Des membres d'une société savante revenaient, sur ce bâtiment, d'une longue, périlleuse et très curieuse expédition: le bal était en leur honneur. Madame Duriez décida que l'on s'y rendrait et Gabrielle battit des mains, car elle n'avait jamais dansé à bord d'un vaisseau. Traverser la Seine en toilette de bal, on ne devait pas y songer; il fut convenu que l'on passerait deux jours au Havre, pour la circonstance, et des chambres furent retenues à l'hôtel Frascati.

En conséquence, le matin de la fête, madame Duriez, Gabrielle et Émile, deux femmes de chambre et autant de malles furent embarqués sur le bateau qui fait le service de Trouville au Havre. Au moment d'entrer dans le port, il fallut attendre pour laisser le passage à un steamer de la Compagnie transatlantique. Il arrivait majestueusement, paré pour le retour, ses vergues dressées, ses voiles roulées et serrées dans leurs étuis d'une blancheur de neige. Les passagers en foule se pressaient sur le pont. Parmi eux beaucoup d'étrangers, sans doute, saluaient pour la première fois les côtes de la France; pour d'autres, au contraire, ces côtes riantes étaient celles de la patrie, revues après de longues années: de tant de cœurs, peu devaient être indifférents.

Sur le bateau de Trouville, sur la jetée, régnait aussi une certaine émotion: la rentrée au port, comme le départ d'un vaisseau, voilà des spectacles devant lesquels l'habitude même de les voir ne permet pas de rester froid.

Ses deux petites mains posées sur le plat-bord, la joue pâle, les lèvres tremblantes, Gabrielle regardait aussi; son trouble, à elle, était bien naturel. D'un jour à l'autre, René Laverdie pouvait arriver; peut-être qu'il se trouvait là, à quelques mètres d'elle, dans cette foule qu'elle parcourait d'un regard ardent. Mais la distance était cependant trop grande pour que les passagers des deux bateaux pussent distinguer réciproquement leurs traits. Le beau transatlantique vira de bord, parut hésiter une seconde, puis pénétra dans le port, glissant avec lenteur le long de la jetée, d'où s'élevèrent aussitôt mille cris de bienvenue.

La fête du soir eut lieu; elle fut très brillante et tout s'y passa à merveille. Gabrielle dansa beaucoup; on admira sa beauté et la grâce de sa toilette, mais on trouva généralement dommage qu'une si jolie personne eût si peu d'animation; quelques-uns de ses danseurs durent même garder la conviction qu'elle manquait d'esprit, car elle laissa plus d'une fois sans réponse leurs saillies les plus vives et leurs compliments les mieux tournés.

Le fait est qu'elle pensait à ce paquebot du matin. C'était ridicule, sans doute, mais elle se sentait persuadée qu'il avait amené René. Quelque chose lui disait que le jeune homme n'était pas loin d'elle. Une ou deux fois, elle tressaillit, croyant qu'elle l'avait aperçu.

C'était pourtant être par trop enfant; car quelle vraisemblance y aurait-il eu à ce que René, à peine débarqué après deux ans d'absence, n'imaginât rien de mieux, pour occuper sa première soirée, que de se rendre au bal?—Qui sait? s'il avait appris que j'y suis, pensait Gabrielle. Puis elle se moquait d'elle-même et, en ceci, elle n'avait peut-être pas tort.