—Loyal, allons donc! Crois-tu que je m'embarrasse de cela? Ce bourgeois dont tu prends la fille donnerait jusqu'à son dernier écu pour être le père d'une comtesse. Il t'accepte ruiné, joueur et le reste, que lui importe! C'est là ce qui m'exaspère. Ah! ils se prétendent nos égaux par leur travail, leur intelligence, que sais-je? On pourrait les croire, s'ils étaient logiques. Mais non, on les voit baiser la trace de nos pas! Ils se battent pour un de nos sourires autour du lac, pour une heure que nous passons le soir dans leurs salons. Il n'y a pas un d'entre eux qui ne soit prêt à donner son or, son sang, son repos, pour le moindre de nos blasons. Voilà pourquoi je les méprise, oui, du fond de mon cœur! Et tu vas descendre jusque-là, toi, un Laverdie?
—Je m'attendais à une tirade de ce genre, répondit René. Tu es intraitable sur la question de race et de nom. Eh, mon Dieu! tu sais bien que j'ai toujours été de ton avis. Je le suis encore. Mais je n'ai plus un louis. Veux-tu donc que je me brûle la cervelle? Les bourgeois sont vaniteux et illogiques, j'en conviens: profitons-en. Nous ne faisons pas de mal, puisque cela les rend heureux.
—Mais nous nous abaissons! Ils ont soif de nos titres, faut-il montrer que nous avons soif de leur or?
—Sais-tu, Alphonse, de qui je ferai le bonheur par le mariage dont il s'agit? de ma grand'tante de Saint-Villiers.
—De la marquise! de cette vieille grande dame «haute comme les monts», ainsi que dirait madame de Tencin! C'est impossible!
—C'est cependant ce qui me décide à une chose qui autrement me répugnerait un peu, je l'avoue. Bref, que ce soit ma tante, ou les millions, ou tous les deux, tu décideras pour toi-même la question si tu t'en crois capable. Tu dis souvent que je ne sais pas réfléchir: eh bien, c'est vrai. Une idée me plaît ou me déplaît tout d'abord; je l'accepte ou je la repousse, et c'est pour toujours; il m'est impossible de la discuter. Ces jours-ci, je me sentais pris dans un cercle de fer qui allait se resserrant de plus en plus autour de moi; tout à coup j'ai découvert une issue, et je me suis précipité vers elle. Ma résolution était prise... Tous tes raisonnements n'y feront rien.
—Mais t'es-tu assuré du moins que cette issue était la seule qui pût s'offrir?
—En connais-tu d'autres?
—Dans ta position, je vendrais tout, je payerais mes dettes, et j'entrerais dans l'armée.
—Ah! oui, l'armée... voilà un conseil qui eût été bon il y a cent ou cent cinquante ans, mais aujourd'hui! Tu te figures donc être toujours au temps de Louis le Bien-Aimé? Alors, en effet, la carrière des armes était belle et glorieuse pour un comte de Laverdie. Mais nous sommes en République, Alphonse, et pour quelque temps encore! car les symptômes sont graves, l'accès de folie pourrait cette fois se prolonger. Je suis sorti lieutenant après la guerre... Jolie position pour un Laverdie! avec la perspective d'un exil en province et le grade de capitaine à l'ancienneté dans une dizaine d'années d'ici. Cela vaut bien le sacrifice de tous mes trésors, la perte de ces merveilles qui feraient l'orgueil d'un musée royal, et que j'ai rassemblées avec tant d'amour et de peine!