Alphonse ne répondit rien, et pendant un instant les deux amis poursuivirent leur promenade en silence. Le vicomte était révolté de la faiblesse de René. Il faisait aussi un orgueilleux retour sur lui-même: ce n'est jamais par une lâche concession aux tendances égalitaires de notre époque que lui eût atteint la richesse! Donner son nom à la fille d'un roturier, ou l'inscrire en lettres d'or au-dessus des vitrines d'un comptoir, n'était-ce pas un déshonneur pour un gentilhomme? Il relevait la tête en songeant à sa propre vie, simple et fière; puis, au nom de toute sa caste, il s'indignait contre son ami.
Tout à coup il se rappela ce que le comte lui avait dit de la marquise de Saint-Villiers.—Il est impossible, pensa-t-il, que la marquise approuve la mésalliance de son neveu. Elle est d'une rigidité absolue à cet égard, et je ne connais pas de femme plus fidèle à toutes nos grandes traditions. Quelle royaliste enthousiaste!
Et le vicomte ne put s'empêcher de sourire en pensant à un mot que l'on attribuait à la spirituelle vieille dame. Un jour que quelqu'un se disait devant elle partisan de l'ancien régime, moins les abus.—Les abus! s'était écriée madame de Saint-Villiers, mais c'est ce qu'il y avait de mieux.
Alphonse interrompit donc René qui rêvait de son côté.
—Explique-moi, lui dit-il, comment la marquise a jamais pu te conseiller ce mariage.
—Voilà. Ma tante n'a plus dans ce monde que deux grandes affections: l'une pour moi, qui la désespère et qu'elle idolâtre; l'autre pour une petite filleule qui a su s'emparer de son cœur par je ne sais quelles perfections ou quels sortilèges; le fait est que la marquise en est folle. Tu jugeras de ce qui en est quand tu sauras que pour cette enfant ma tante met de côté ses principes les plus enracinés. Bref, cette petite, qui n'est pas noble, est la femme qu'elle me destine.
—La marquise? Voilà qui est inouï.
—Non, pas autant que cela paraît au premier abord. Ma tante croit que je suis en train de me ruiner, car elle s'imagine que c'est encore à faire. Elle sait bien que ma réputation n'est pas tout à fait celle d'un saint. Elle rêve pour moi le mariage comme «port de salut contre les orages des passions»; pourtant elle est persuadée que, dans notre monde, pas une mère ne me donnerait sa fille. D'autre part, elle a une filleule qu'elle aime extrêmement; elle la trouve si charmante qu'à ses yeux le ciel a commis une erreur grossière en la faisant venir au monde ailleurs que dans l'alcôve d'une duchesse. Eh bien, ma bonne tante veut réparer l'erreur du ciel et sauver du même coup son neveu de la perdition dans ce monde et dans l'autre. Voilà comment il se fait que je vais la ravir de joie en lui apprenant ma conversion. Par exemple, il est probable que je n'entrerai pas dans le détail des moyens spéciaux par lesquels la grâce d'en haut a su toucher mon cœur.
René affectait un ton léger, quoique au fond il souffrît beaucoup. La froide désapprobation d'Alphonse lui pesait excessivement. Sa résolution était prise et il ne la changea point; mais, son caractère faible le forçant à subir en quelque mesure l'influence de son ami, cette influence eut pour effet de l'aigrir contre la famille de bourgeois vers laquelle son intérêt l'entraînait. Il les méprisait, les détestait d'avance; et, honteux au fond d'accepter leur argent, cherchait à e persuader, à force d'orgueil, que c'étaient eux qui seraient redevables envers lui lorsqu'il les aurait honorés de son alliance.
Ces sentiments se firent jour lorsque, sur le point de le quitter, Alphonse eut enfin l'idée d'apprendre quelque chose sur la jeune fille elle-même.