—Je crois l'avoir vue une fois, en soirée, chez ma tante, répondit René d'un ton indifférent. Il me semble même avoir remarqué qu'elle est assez gentille et n'a pas de mauvaises manières. C'est, comme tu le vois, plus que je n'aurais pu raisonnablement espérer.
II
C'était par une splendide journée de mai, vers une heure de l'après-midi.
Peu de personnes étaient dehors, ou du moins les passants étaient rares dans la rue de Grenelle-Saint-Germain. Dans cette rue, et du côté de l'ombre, une jeune fille marchait lentement, escortée par sa femme de chambre.
Personne n'eût passé auprès d'elle sans la remarquer; et cependant l'on ne saurait dire qu'elle fût précisément jolie. Mais elle était grande, d'une taille gracieuse; elle avait un teint admirable. Ses traits, il est vrai, manquaient de régularité: sa bouche n'était pas assez petite; mais, quand elle riait, ses lèvres fraîches laissaient voir deux rangées de dents blanches et brillantes; et l'on oubliait que son profil n'était pas classique lorsqu'on apercevait ses yeux: ils avaient la nuance indécise et changeante des lacs abrités par des montagnes, et, quand leurs longs cils s'abaissaient tout à coup en les assombrissant, ils semblaient en avoir aussi la profondeur.
Ceux qui n'auraient pas eu le regard assez prompt pour découvrir le charme réel du visage seraient du moins restés séduits par l'ensemble: par les beaux cheveux blonds, peu abondants, mais d'une finesse extraordinaire; par les petits pieds se posant sur le trottoir d'une façon mutine et décidée; enfin par la toilette, une robe de batiste bleu pâle, à volants étroits garnis de guipure, et un chapeau de grosse paille blanche orné d'un bouquet de cerises.
Cette jeune fille était Gabrielle Duriez, la filleule de madame de Saint-Villiers; elle allait voir sa marraine; la marquise, qui se trouvait un peu souffrante, l'avait fait demander.
Madame de Saint-Villiers ne pouvait rester plusieurs jours sans voir Gabrielle. Elle avait perdu ses propres enfants, un fils et une fille, presque au berceau; son petit-neveu lui donnait plus de chagrin que de satisfaction: l'amour maternel dont son cœur était plein s'était donc reporté (chose singulière chez cette altière vieille femme) sur la petite plébéienne qu'elle avait tenue dans ses bras à l'église et présentée au baptême. Nul doute qu'en agissant ainsi, en prenant le bébé des mains de sa nourrice, tandis que le prêtre étendait le bras d'un air grave et que dans l'assemblée on chuchotait le nom de la marquise, madame de Saint-Villiers ne pensât faire preuve d'une condescendance exemplaire. Elle ne se doutait certainement pas que cet acte si simple contenait la promesse des moments les plus doux de ses dernières années.
Ne pouvant faire moins que de s'intéresser un peu à sa filleule, la marquise avait tout d'abord pris soin qu'on la lui amenât quelquefois; elle avait même poussé l'abnégation jusqu'à lui rendre visite dans cet intérieur de bourgeois parvenus qui lui déplaisait si fort. Peu à peu elle s'était attachée à l'enfant; elle avait fini par diriger tout à fait son éducation, et les parents étaient trop fiers d'une si haute amitié pour jamais trouver indiscrète l'intervention de la marquise.