Depuis sa sortie du couvent, Gabrielle était aussi souvent rue de Grenelle-Saint-Germain que rue des Petites-Écuries où demeurait M. Duriez. Madame de Saint-Villiers, dont le rêve le plus cher était alors de marier sa filleule à son neveu René, cherchait à faire rencontrer quelquefois les deux jeunes gens dans sa maison; mais le comte de Laverdie ne venait pas trop souvent voir sa tante. Cependant, durant l'hiver, un bal avait mis Gabrielle et René en présence. Le résultat de cette soirée n'avait pas été celui que la vieille dame en espérait, et elle commençait à se décourager un peu, quand tout à coup, un beau matin de mai, le jeune homme tomba chez elle comme la foudre.

—Madame, s'écria-t-il, ma tante, je viens avant tout vous demander pardon! J'ai perdu mes parents; vous n'avez pas de fils... C'était à moi à faire le bonheur de votre vieillesse. Au lieu de cela, je n'ai vécu que pour mes plaisirs, comme un misérable égoïste que j'étais. J'ai laissé une étrangère remplir ma place auprès de vous. Eh bien, je ne songe pas à l'en éloigner, mais je veux du moins partager cette place avec elle... Unissez-nous, nous serons deux pour vous aimer!

La vieille marquise pleura d'émotion et serra son neveu sur son cœur. Il est certain que si, dans cet instant, René avait une seule pensée qui ne se rapportât pas à lui-même, cette pensée était pour sa tante et non pas pour Gabrielle.

Ce fut là un jour bien heureux pour madame de Saint-Villiers. Son cher enfant prodigue était enfin de retour! René se tenait auprès d'elle, non plus railleur et impatient comme autrefois, mais affectueux et grave. Elle croyait lire dans le regard sérieux du jeune homme une foule de bonnes résolutions qui la remplissaient de joie. Elle se disait qu'il était digne de Gabrielle. Elle voyait tout un avenir de bonheur s'ouvrir pour ces deux êtres qu'elle aimait tant; et cet avenir, elle l'avait préparé, c'était son ouvrage. Et puis, désormais, sa filleule allait lui appartenir entièrement: elle n'aurait plus à descendre pour la rencontrer puisqu'elle l'aurait élevée jusqu'à elle. On éloignerait peu à peu la petite comtesse de ce milieu bourgeois où elle se trouvait déplacée. Comme elle porterait bien son titre, elle que la nature avait déjà faite noble par les qualités de son cœur et toute la grâce de sa personne!

C'est ainsi que songeait la vieille dame, et elle ne se rappelait pas avoir traversé dans sa longue vie un moment de félicité plus complète. Elle promit à son neveu de le présenter bientôt chez les parents de Gabrielle.—Surtout, lui dit-elle, faites connaître sans tarder quelles sont vos intentions, et ne donnez à vos fiançailles que la durée strictement nécessaire. Voyez-vous, mon cher René, je ne voudrais pas blesser ces braves gens; mais enfin il faut leur faire comprendre que l'on n'épouse pas la famille. Et puis, moi, je me sens mal à l'aise dans cette maison-là; je périrais d'ennui s'il me fallait la fréquenter longtemps d'une façon régulière... Et je ne veux pas mourir, entendez-vous bien, avant de vous avoir vus mariés et heureux.

René promit avec empressement de suivre le conseil de sa tante et partit en la laissant attendrie et enchantée.

Le lendemain, la marquise eut la migraine et fit prier sa filleule de venir passer quelques heures auprès d'elle.

Ce n'était pas un hôtel particulier que madame de Saint-Villiers habitait rue de Grenelle-Saint-Germain; elle occupait le second étage d'une maison fort ancienne et fort belle. Quelque famille princière a dû faire bâtir autrefois cette résidence; aujourd'hui que le luxe des vastes habitations n'est plus, à Paris, que le privilège d'un bien petit nombre, la maison est divisée en appartements.

Lorsque, en entrant, on a franchi la porte cochère et pénétré dans la cour, qui est très grande, on voit à droite quelques marches de pierre et une galerie élevée formée par des arcades; en face des marches, sous cette galerie, s'ouvre une porte qui laisse apercevoir un immense vestibule un peu sombre et les premiers degrés d'un escalier de marbre. C'est par cet escalier que l'on monte aux appartements du premier et du second étage. A gauche, la cour est fermée par un mur très haut, couvert de lierre, que dominent les étages supérieurs des maisons voisines. Au fond, deux lourdes arches donnent accès sur des jardins: on entrevoit des allées sablées et la verdure claire des pelouses.

A l'heure où Gabrielle arriva chez sa marraine, la cour était inondée de soleil; mais déjà une bande étroite d'ombre s'étendait le long des arcades; au delà, on pressentait la fraîcheur délicieuse du grand vestibule.