—A présent, Mélanie, dit la jeune fille, vous pouvez retourner, je monterai toute seule.

La femme de chambre parut hésiter.

—Madame n'aimerait pas... commença-t-elle.

—Allons donc! fit Gabrielle avec un petit mouvement d'impatience; puis elle ajouta aussitôt d'un ton plus gracieux:—N'oubliez pas que c'est à cinq heures qu'il faudra venir me chercher.

Mélanie s'éloigna, mais Gabrielle ne monta pas tout de suite.

C'était un plaisir qu'elle s'était promis, par un beau jour ensoleillé comme celui-là, de rester un peu sous la galerie de cette vieille maison superbe, à rêver. Elle vint s'accouder à la balustrade de pierre et promena ses regards autour d'elle avec une joie naïve de se sentir toute seule.

—Pourquoi ne fait-on plus les maisons comme cela? se dit-elle. Je crois vraiment que les choses ont leur noblesse aussi. Comme c'est singulier! Qu'est-ce qui nous manque donc, à nous autres bourgeois? Est-ce le goût? Mais presque tous les hommes de talent ou de génie étaient des enfants du peuple... Ah! bah! ce sont des préjugés... On faisait des jolies maisons autrefois, aujourd'hui elles ressemblent toutes à des casernes: c'est une affaire d'époque, la noblesse n'y est pour rien.

L'imagination de Gabrielle donna pourtant le démenti à ce beau raisonnement. Tout en considérant la courbe majestueuse de l'escalier de marbre, la jeune fille s'amusa à y faire monter et descendre par la pensée, non pas de bons bourgeois à redingote noire ou marron, mais des marquis à talons rouges, l'épée au côté, des duchesses à paniers, à mouches et à poudre, tels qu'il avait dû en passer par là, un siècle auparavant. Un jour, non sans quelque hésitation, on avait permis à Gabrielle de lire: «Sur les trois marches de marbre rose», et le délicieux rêve de Musset passait de nouveau, rapide et vivant dans sa petite tête.

Tout à coup la foule brillante, parée, bigarrée, disparut, et il ne resta plus sur les degrés qui se perdaient dans l'ombre qu'un jeune seigneur de haute mine; il descendait lentement et souriait à la jeune fille. C'était toujours l'imagination de celle-ci, bien entendu, qui évoquait une nouvelle apparition; mais ce qu'il y avait de particulier, c'est que le jeune seigneur ressemblait trait pour trait au comte de Laverdie.

La petite bande d'ombre s'élargissait peu à peu sur le sable de la cour. Gabrielle la regardait machinalement s'étendre et ne songeait pas encore à monter chez sa marraine. C'est qu'un souvenir lui était revenu, et quand ce souvenir-là lui passait par la mémoire, il fallait absolument qu'elle y pensât tout au long... Il fallait qu'elle revît ce bal de madame de Saint-Villiers, depuis l'instant où elle y était entrée, joyeuse et éblouie, jusqu'au moment où elle était remontée en voiture, toute frémissante sous la fourrure blanche de sa pelisse. Il fallait qu'elle dansât de nouveau cette valse charmante où René de Laverdie avait été son cavalier, et qu'elle entendît encore une fois les propos délicats et spirituels qu'il lui avait tenus. Il fallait enfin, quoi qu'elle fît d'ailleurs pour s'en défendre, qu'elle retrouvât le regard du jeune homme plein d'une respectueuse admiration, et qu'elle se répétât les paroles qu'il lui avait dites après le cotillon: