—Ma tante ne fera plus danser d'ici la mi-carême: six semaines!... Combien ce temps va me paraître long!

Hélas! elle était arrivée, cette mi-carême si impatiemment attendue. Le second bal de la marquise avait été plus brillant encore que le premier, et jamais Gabrielle n'avait porté une plus jolie toilette... Mais René n'avait point paru: il était alors à Nice pour les courses. La petite filleule de madame de Saint-Villiers avait eu beaucoup de succès, même parmi les aristocratiques beautés qui se trouvaient chez sa marraine; elle avait paru s'amuser de bon cœur, et chacun avait souri à son gracieux visage tout animé par le plaisir... L'adresse instinctive de la femme était pourtant déjà dans cette gaieté d'enfant: Gabrielle avait ri pour ne pas fondre en larmes. Puis, rentrée dans sa chambre, elle avait essayé de se tromper elle-même, et s'accoudant devant sa glace, elle avait adressé à son image une gentille grimace mutine; mais comme elle continuait à se regarder, elle avait vu soudain ses grands yeux devenir tout humides.

Si charmant et spirituel que fût René de Laverdie, ce n'était pas pendant un tour de valse, ni même à travers les figures multipliées d'un cotillon, qu'il eût pu faire sur un jeune cœur une impression aussi profonde. Comme il n'allait pas chez sa tante plus souvent qu'il ne le croyait rigoureusement nécessaire, Gabrielle ne l'avait jamais rencontré avant le soir du bal; mais en réalité elle le connaissait depuis bien longtemps. Que de fois madame de Saint-Villiers n'avait-elle pas parlé de son neveu à sa filleule! Et, comme on peut le penser, ce n'était pas des fredaines de celui-ci qu'elle entretenait la jeune fille. Trop heureuse était-elle que l'innocence de Gabrielle lui imposât cette discrétion! Elle oubliait elle-même alors ce que la conduite de René pouvait avoir d'irrégulier; elle ne se souvenait et ne parlait que de son bon cœur, de son esprit, de ses talents; elle s'étendait même volontiers sur ses qualités extérieures, sur la noblesse et la fierté de ses traits, sur sa grâce à manier un cheval... Il y avait, dans le petit salon de la marquise, un excellent portrait de son neveu, et Gabrielle l'avait si souvent regardé qu'elle eût pu le refaire de mémoire si elle avait su peindre. Elle eût également bien tracé le plan de l'appartement du comte et fait l'inventaire de ses richesses artistiques, tant elle les avait entendu souvent décrire. Madame de Saint-Villiers ne tarissait pas sur ce dernier chapitre, car elle trouvait dans le goût passionné, mais éclairé de René pour ces choses l'excuse, ou du moins le contrepoids, de toutes les fautes du jeune homme.

Songeait-elle, pendant le cours de ces longues causeries, à leur effet probable sur l'imagination vive et le cœur ardent de Gabrielle? Non, sans doute. Il y avait si longtemps que la marquise avait eu seize ans! Elle se laissait aller à toute la faiblesse de son affection maternelle, et se consolait ainsi du peu de retour que rencontrait cette affection et des autres sujets de chagrin que la légèreté de son neveu lui fournissait perpétuellement.

Voilà pourquoi Gabrielle Duriez, en regardant l'escalier de marbre, pensait à une foule de choses qui n'y avait aucun rapport, tandis qu'il eût été si simple de monter bien vite pour retrouver en haut madame de Saint-Villiers qui l'attendait.

La jeune fille était encore au plus profond de sa rêverie, lorsqu'elle en fut tirée par le bruit d'une porte que l'on fermait avec fracas; aussitôt des pas se firent entendre au-dessus d'elle: quelqu'un descendait de chez sa marraine.

Gabrielle, ennuyée d'être aperçue toute seule, mais ne voyant pas de retraite possible, s'avança bravement vers l'escalier; elle en gravit les premières marches, levant la tête pour voir la personne qui descendait. Elle ne l'eut pas plus tôt reconnue qu'elle se sentit devenir toute pâle; les marches lui semblèrent tout à coup si hautes qu'elle dut faire un grand effort pour continuer à monter. C'était René de Laverdie qui venait au-devant d'elle. Il paraissait préoccupé, jeta de son côté un regard distrait, et, voyant une femme, leva son chapeau.

—Eh bien, mignonne, pourquoi donc vient-on si tard aujourd'hui? dit la marquise en embrassant sa filleule. Il y avait ici quelqu'un à qui je voulais donner la surprise de vous voir; mais vous avez trop tardé, et comme il ne me convenait pas de lui dire... Mais qu'a donc ce chapeau, fillette? ne pouvez-vous le retirer toute seule?

—Il y a un nœud au ruban, dit la petite; et elle resta un temps infini les bras en l'air, pour cacher qu'elle avait rougi.

—Oui, poursuivit madame de Saint-Villiers, il s'en est fallu de cinq minutes. Mais ce mauvais sujet de René est toujours si pressé quand il vient voir sa vieille tante!