Cependant la marquise avait en parlant une expression triomphante qui n'échappa pas à Gabrielle. Cette expression reparut pendant l'après-midi sur le visage de la vieille dame toutes les fois qu'elle nomma son neveu; elle avait en même temps dans les yeux une sorte de malice joyeuse et attendrie, et fixait sur Gabrielle de longs regards affectueux, qui, à plusieurs reprises, se voilèrent de larmes.
Tout cela mit la jeune fille mal à l'aise.
En voyant le comte de Laverdie passer à côté d'elle sans la reconnaître, Gabrielle avait éprouvé une douleur aiguë. Surprise de sa propre émotion, elle avait senti du même coup sa fierté se révolter, et elle s'était juré qu'elle oublierait le jeune homme. C'était encore facile: elle ne s'était jamais avoué qu'elle l'aimait. D'ailleurs était-ce bien de l'amour? Ce petit cœur de dix-huit ans, rêveur, enthousiaste et tendre, portait avec soi son idéal, comme tant d'autres. Les paroles un peu indiscrètes de la marquise, un portrait aux grands yeux mélancoliques et fiers, avaient commencé de donner à cet idéal une physionomie distincte; la vue de René, l'empressement du jeune homme auprès de Gabrielle, au bal, avaient fait le reste.
Mais la rencontre de l'escalier avait éclairé la jeune fille.—Que je suis folle! s'était-elle dit. Je pensais à lui, et, après tout, je ne le connais pas. Il me connaît encore bien moins. Il m'a adressé quelques mots aimables, mais il en a dit sans doute autant à chacune de ses danseuses. Allons, n'y pensons plus, et soyons bien gaie pour distraire cette pauvre marraine qui est souffrante.
Il arriva que cette pauvre marraine était elle-même si gaie que les bonnes résolutions de Gabrielle se trouvèrent toutes déconcertées. La marquise, à cent lieues de se figurer l'état d'esprit de sa filleule, alla, dans sa joie, jusqu'à laisser échapper quelques petites allusions qui troublèrent fort la pauvre enfant.
Celle-ci, heureusement, avait une contenance. Elle tenait entre ses mains un grand ouvrage de tapisserie qu'avait entrepris madame de Saint-Villiers, mais dont il était convenu que Gabrielle ferait le travail au petit point.—Mes pauvres yeux, disait la marquise, ne sont plus assez jeunes pour cela; je broderai le fond et la guirlande, et je vous laisserai, mignonne, le berger et ses moutons, qui sont plutôt votre affaire que la mienne.
Gabrielle n'aimait pas beaucoup le travail à l'aiguille; elle lui préférait la musique ou les livres, et, à la campagne, les exercices en plein air, le soin de ses fleurs, les longues courses à travers champs. Sa marraine, du reste, ne l'ignorait pas. Mais madame de Saint-Villiers était de la vieille école: elle trouvait ridicule qu'une femme étudiât beaucoup, et encore plus qu'elle restât longtemps hors de la maison; elle serait revenue avec plaisir au temps où les grandes dames filaient de leurs belles mains. Aussi ne perdait-elle pas l'occasion de donner à ce sujet quelque leçon à sa filleule. Elle avait toujours l'air cependant de lui demander un service, sachant bien que de cette façon le travail semblerait facile à la jeune fille.
L'après-midi dont il s'agit, Gabrielle avança énormément le pouf de sa marraine; ce fut la marquise qui, surprise de son ardeur, dut enfin lui enlever l'ouvrage des mains.
—Je n'oserai plus vous demander de travailler pour moi, dit la vieille dame en la grondant doucement. Si vous gâtiez vos beaux yeux, je ne me le pardonnerais jamais. Voyez un peu, ils sont déjà tout rouges! Où avais-je donc la tête pour vous laisser vous acharner ainsi après cette tapisserie.
—Bon! répondit Gabrielle en riant, ils sont verts, ce sont des yeux de chat. Et puis, ils ne sont pas fatigués du tout, c'est parce que je les ai frottés.