Le fait est que les yeux de Gabrielle étaient très rouges.

—Laissez donc, dit sa marraine en l'embrassant, ces grands yeux-là feront bien des choses pour lesquelles ils ne demanderont même pas votre permission... Et ce sera bien fait, puisque vous les traitez si mal.

Gabrielle courut au piano et joua pendant un moment. Puis elle revint s'asseoir sur un tabouret auprès de la chaise longue de sa marraine. On causa, et la jeune fille oublia pour de bon ses petits chagrins en écoutant la marquise. Celle-ci avait beaucoup d'esprit, beaucoup de cœur, elle avait vécu très longtemps: sa conversation ne pouvait manquer d'être charmante. Mais elle avait aussi une foule de préjugés et des vues étroites, qui tenaient à l'éducation exclusive qu'elle avait reçue. Gabrielle, qui était née avec un esprit juste et large, éprouvait parfois des étonnements profonds en entendant la vieille marquise prononcer sans appel, sur les hommes comme sur les choses, des jugements pleins de partialité. Elle ne protestait que par son silence, car elle se défiait de sa propre jeunesse et de son inexpérience; de plus, elle aimait tendrement sa marraine et elle eût craint de la blesser. Mais, après une heure passée ainsi, elle restait rêveuse pour des jours. Le double milieu si contradictoire dans lequel elle avait été élevée devait donner beaucoup à réfléchir à cette enfant intelligente. Ce qu'il y a de particulier, c'est que des deux côtés elle ne voyait que des extrêmes; pas de terrain neutre sur lequel elle pût s'arrêter, se reposer un moment. Au faubourg Saint-Germain, elle trouvait chez madame de Saint-Villiers les défauts comme les qualités de l'ancienne noblesse poussés à l'exagération: orgueil de la race et du nom, mépris du travail, prétentions à tous les privilèges, mais aussi honneur, délicatesse, générosité: ceci surtout dominant jusqu'à être mis à la place même de la justice. Retournant dans sa famille, elle y rencontrait le règne de l'argent, mais aussi le culte du travail; plus de logique et moins d'orgueil, mais une immense vanité.

Et Gabrielle elle-même, qu'était-elle, au milieu de tout cela? Que serait-elle, plutôt? Elle commençait seulement à penser à ces choses. Quelle influence prévaudrait sur elle, et quelle voie devait-elle choisir?

Pour le moment, toujours assise sur son petit tabouret, elle prêtait l'oreille d'un air grave à une histoire du temps de Charles X, que lui racontait sa marraine. Le récit de cette histoire devait avoir une conséquence fâcheuse, et voici comment:

Aussi longtemps que Gabrielle avait brodé, fait de la musique ou causé, il lui avait été relativement facile de tenir certaine promesse qu'elle s'était faite en entrant, à savoir qu'elle ne lèverait pas les yeux sur un portrait suspendu en face de la cheminée, et qu'elle se reprochait d'avoir déjà regardé trop souvent. Tout avait bien été jusqu'au moment où madame de Saint-Villiers commença cette malencontreuse histoire du temps de Charles X. Elle était si longue, cette histoire! Gabrielle croyait même ne pas l'entendre pour la première fois. Oui, à la description de certain cavalier, elle se rappelait fort bien l'avoir écoutée auparavant.

—C'était le plus bel homme de la cour, disait la marquise, grand, bien fait, un visage noble et plein d'expression, des yeux...

Gabrielle leva les siens vers le portrait.

Vraiment, il aurait mieux valu qu'elle le regardât au commencement de l'après-midi, lorsqu'il était en pleine lumière; maintenant, à travers ce demi-jour qui tombait des lourds rideaux et qui l'idéalisait, il était cent fois plus dangereux. Gabrielle le sentit à l'émotion qui la troubla tout à coup. Mais au même instant, un domestique entra, apportant des lettres, et elle se hâta de détourner les yeux du tableau.

—Tenez, dit sa marraine, voilà un joli monogramme pour votre collection. Découpez-le, vous pourrez l'emporter.