Gabrielle sourit, se pencha, cueillit un bouton et le tendit à René. Elle le fit avec tant de simplicité, de grâce et si peu de coquetterie, que le jeune homme en fut frappé. Il remercia vivement, prit la fleur et la mit à sa boutonnière. Madame Duriez le regarda faire avec stupéfaction.—Un comte! soupira-t-elle intérieurement. On va le prendre pour son valet de pied.
A ce moment, M. Duriez et son fils arrivaient de Paris. Ils s'empressèrent de se rendre au jardin dès qu'ils eurent appris qui s'y trouvait. M. Duriez vint sans façon tendre la main à la marquise, et il serra vigoureusement celle de René aussitôt que celui-ci lui fut présenté; puis il embrassa sa fille sur les deux joues.
Tandis qu'une pareille scène faisait pâlir madame Duriez, René se sentait tout réchauffé par cette bonhomie franche et cordiale. Les derniers moments de la visite lui semblèrent plus agréables que les premiers et il redevint presque lui-même.
Appuyée sur le bras de son père, Gabrielle regardait la voiture de la marquise descendre l'avenue. Son cœur battait bien légèrement dans sa poitrine. Elle se mit à rire parce que madame Duriez trouva très inconvenant qu'on restât ainsi à la grille.
—Cela m'est égal d'être grondée, puisque tu l'es aussi, papa, fit-elle en jetant les bras autour du cou de celui-ci.
Mais en se retournant, elle aperçut son frère qui l'observait d'un air presque sombre.—C'est singulier, pensa-t-elle, comme M. de Laverdie et Émile se sont regardés et salués avec froideur! On aurait cru qu'ils avaient quelque chose l'un contre l'autre, et cependant ils ne se connaissent pas. Mais non, c'est une idée que je me fais, j'aurai mal vu. Qu'y aurait-il entre eux, puisqu'ils se sont rencontrés aujourd'hui pour la première fois?
Elle s'élança dans la maison, et, vive comme un oiseau, grimpa au second étage.
Arrivée dans sa chambre, elle se mit à la croisée selon son habitude; mais, contre son habitude, elle ne regarda pas au loin, les bois, le ciel et la grande ville qui, dans ce moment, s'enflammait de tous les rayons du soleil du soir... Elle baissa les yeux vers la Seine, vers le pont de Boulogne, où, de cette hauteur, les passants paraissaient tout petits, allant, venant, se croisant, comme autant de fourmis actives aux abords de la fourmilière. On les apercevait tout noirs sur les trottoirs blancs de poussière. Au milieu de la chaussée, des équipages microscopiques passaient rapidement, avec des étincelles à leurs roues; et, plus lente, une charrette de pierres qui semblait traîner un caillou s'avançait au pas tranquille de ses quatre ou cinq chevaux; ceux-ci, avec leurs gros colliers de laine bleue, ressemblaient à de bizarres insectes.
Tout à coup Gabrielle inclina sa tête blonde avec plus d'attention: le landau de la marquise traversait le pont; et, bien qu'il parût mignon comme un jouet d'enfant, les bons yeux de la jeune fille distinguèrent très bien les deux personnes qui s'y trouvaient. Il passa comme un éclair et disparut dans la verdure profonde du bois de Boulogne. Alors seulement Gabrielle éleva ses regards vers les autres parties de l'immense tableau déroulé devant elle. Jamais elle ne l'avait vu si radieux ni si brillant. Non, jamais les grands arbres de Saint-Cloud n'avaient allongé sur le gazon des ombres si mystérieuses et si douces. Elle ne se rappelait pas non plus avoir auparavant aperçu une telle flamme au dôme des Invalides, ni de petits nuages aussi roses dans le ciel bleu; et il est certain qu'elle n'avait jamais remarqué là-bas, tout au loin, entre le pli de deux collines, cet espace lumineux et clair qui semblait une échappée sur l'infini et qui attirait et charmait ses regards comme l'entrée d'une terre nouvelle.
Elle resta là, pensive et souriante, jusqu'à ce qu'on vînt l'avertir que la cloche du dîner avait sonné deux fois et que ses parents étaient à table.