Aussi, tandis qu'il se tenait, indécis, devant la porte fermée, son imagination lui peignait d'effrayantes images. Il voyait René en face de ces cartes maudites, riant avec l'angoisse au cœur; mais surtout il croyait l'apercevoir, là, derrière ce mur, à deux pas de lui, étendu, livide, avec le trou noir d'une balle de pistolet dans la tempe.
Il était glacé, il étouffait et restait là, n'osant ouvrir. Puis, soudain, il tourna le bouton de cristal et poussa la porte en frémissant. Son regard, qui parcourut la chambre, rendu plus rapide et plus puissant par une indicible anxiété, en une seconde embrassa tout: les moindres détails, si familiers, lui apparurent alors comme pour la première fois, avec une netteté singulière.
C'était une scène bien différente du rêve affreux de tout à l'heure.
La chambre à coucher de René était charmante, de style gothique, un coin du musée de Cluny transporté là, dans ce premier étage haut et sombre du faubourg Saint-Honoré.
Le plafond était à caissons, bleu pâle, à fleur de lis d'or, avec de grosses poutres brunes qui se croisaient. Il y avait des vitraux à la fenêtre, et les murs étaient recouverts par des tapisseries de Flandre, vieilles de plusieurs siècles, admirables dans leur usure. Au fond se trouvait le lit, élevé sur deux marches: curieux meuble carré, immense, de bois sculpté, fouillé, et qu'amollissaient par leur lourdeur les plis des rideaux bleu pâle. Dispersés çà et là, quelques sièges bas, sortes de banquettes ou coussins; et, cachant tout un pan de muraille, un haut bahut, dont les formes massives étaient comme atténuées par mille découpures d'une délicatesse infinie. La cheminée de marbre, copiée sans doute de quelque ancien modèle, était grande et assez belle, bien que ne rappelant précisément aucune époque. Mais les chenets surtout étaient singuliers; on y voyait, sous une sorte de toit pointu, élancé, un moine maigre et rigide, les mains croisées sur la poitrine; ils étaient de fer forgé, fort anciens et d'un travail remarquable. De tous côtés, contre les murs, étaient suspendues de vieilles armes: épées longues de quatre pieds, lourds pistolets, ou dagues à poignées ciselées.
C'était à ces splendides fantaisies que s'était ruiné le jeune comte.
Ce n'était pas tout, il est vrai.
Le salon Louis XV, la chambre gothique, la salle à manger flamande, tout ce merveilleux intérieur d'artiste et de poète avait été trop souvent le théâtre des folies du libertin. Les chevaux de prix, les femmes et le jeu avaient disputé aux ivoires prprécieuxieux, aux inestimables émaux l'honneur de disperser, de dissoudre une fortune princière...
Alphonse de Linières s'était avancé jusqu'au milieu de la chambre, et, les bras croisés, stupéfait d'un tel calme, regardait René qui dormait.