Dans ce cadre étrange, obscur, de sévère poésie, se détachait vivement la tête expressive, aux traits fiers et fins, mais privés d'énergie, qui gardait dans le sommeil toute l'animation de la pensée vivante.

René de Laverdie avait vingt-huit ans. Seul héritier en même temps que dernier représentant d'une famille fort riche et de haute noblesse, doué d'un esprit aimable et d'une charmante figure, il avait, grâce à tant d'avantages, passé ses premières années dans un long enchantement... La lassitude qui naît d'une existence frivole était bien venue quelquefois le surprendre; mais ses goûts délicats, en l'éloignant des plaisirs grossiers, l'avaient également préservé des écœurements dont ils sont suivis. La vie ne lui avait offert jusqu'à ce moment que des jouissances, il était donc naturel qu'il l'aimât. Aussi la perte même de sa fortune ne lui avait pas inspiré l'idée du suicide. A vrai dire, il ne réalisait pas l'étendue de cette perte. Il avait confiance dans l'avenir. Pour la première fois en présence du malheur, bien que le voyant face à face, il ne pouvait encore y croire.

Alphonse de Linières était d'un caractère tout opposé. Sa prudence, sa tranquillité, ses principes étroits, mais inflexibles, contrastaient avec l'esprit changeant, vif et léger de son ami. Sa vie aussi avait été différente. Il appartenait à une famille que les orages révolutionnaires avaient cruellement éprouvée. Des comtes et des vicomtes de Linières étaient morts sur l'échafaud pendant la Terreur. Ceux qui avaient survécu, ne voulant servir ni la Convention ni l'étranger, s'étaient renfermés dans une indifférence hautaine et avaient vu, sans essayer de le défendre, le patrimoine de leur maison passer en de nouvelles mains. Alphonse se trouvait ainsi relativement pauvre; mais il n'en portait qu'avec plus d'orgueil le nom de ses ancêtres; il n'estimait que la noblesse et s'indignait contre ceux qui prétendent aujourd'hui remplacer un écusson à plusieurs quartiers par le pouvoir de l'argent, par le mérite personnel, par l'intelligence ou par le talent.

Mais ce n'est pas à cela qu'il songeait en contemplant René endormi. Il s'étonnait de la tranquillité du jeune homme.—Voilà, pensait-il, un repos plus admirable que le fameux sommeil d'Alexandre ou du grand Condé: ce n'est rien de dormir à la veille de la bataille, mais le lendemain de la défaite!...

Sous le regard persistant de son ami, René finit cependant par ouvrir les yeux.

—Tiens, Alphonse! dit-il d'un ton de joyeuse surprise.

Mais tout à coup ce sentiment vague et affreux qui saisit au réveil lorsqu'on s'est endormi sous le poids d'un malheur vint changer l'expression de son visage.

—Ah! malédiction! murmura-t-il.

—C'est donc vrai? dit Alphonse en s'approchant. Mon pauvre ami! En voyant ton calme, j'espérais qu'on m'avait trompé.

—Comment! s'écria René en se soulevant sur son séant, tu sais déjà la catastrophe! Et de qui l'as-tu apprise?