Deux ou trois jours après cette visite, la famille Duriez, en sortant de table vers huit heures, se rendit dans le jardin. Ce jardin s'inclinait en pente du côté de Saint-Cloud. Dans la partie la plus élevée, le long de la maison, s'étendait une terrasse d'où la vue, sans être aussi vaste que depuis les étages supérieurs, était déjà fort belle; au-dessus, un balcon, et de longs rameaux de glycine grimpant et serpentant tout autour; au milieu, des sièges, et une table rustique sur laquelle était servi le café.
Ce soir-là, Gabrielle avait apporté un livre broché, et, à peine eut-elle reposé sa tasse vide, qu'elle se réfugia dans le coin où il faisait encore le plus clair et se mit à lire. Elle avait appuyé ses deux petits pieds dans les découpures de la balustrade, et, sur ses genoux ainsi élevés, elle avait posé son volume ouvert et ses deux coudes, soutenant de ses mains sa jolie tête et le flot de ses cheveux blonds; elle paraissait complètement absorbée.
M. Duriez et son fils avaient allumé leurs cigares. Un journal était sur la table, et ces messieurs causèrent un instant politique. Madame Duriez, après s'être plainte de la chaleur, s'était renversée dans son fauteuil, et, les paupières à demi closes, songeait mollement en regardant Paris. De ce côté, la nuit montait, et les fumées de la grande ville se distinguaient, blanchâtres et lourdes, sur le fond gris du ciel. Ce tableau brumeux et uniforme inspirait à madame Duriez des réflexions qui, si elles n'étaient pas plus variées, étaient beaucoup plus riantes; on aurait pu les résumer dans ces deux mots, que la bonne dame se répétait tour à tour avec béatitude:—Comtesse de Laverdie... Gabrielle de Laverdie...
Cependant, Émile parut tout à coup frappé d'une idée extraordinaire; il fit le mouvement de quelqu'un qui attraperait quelque chose au vol et laissa tomber son cigare; puis il décroisa si brusquement les jambes qu'il faillit renverser la table, et que les quatre tasses en frémirent dans leurs soucoupes.
—Mon Dieu! qu'y a-t-il? cria madame Duriez, arrachée soudainement ainsi à sa contemplation de châteaux en Espagne.
Son fils ouvrit la bouche comme pour parler, regarda du côté de Gabrielle qui était trop loin pour entendre, et, se ravisant, ne dit rien. Bientôt après il se leva, alluma un autre cigare, et se mit à marcher de long en large sur la terrasse. Au moment où sa promenade l'amena aussi loin que possible du reste de la famille, on l'eût entendu murmurer:—Un uniforme, deux ou trois blessures, des actes d'héroïsme, cela fait bien autant d'effet qu'un titre... Puisqu'elles veulent être éblouies, on les éblouira, on les aveuglera, mais, pour Dieu, pas ce Laverdie!
Il revint sur ses pas et passa près de sa sœur.
—Tu t'abîmes les yeux, lui dit-il.
Gabrielle ne répondit pas.
Alors il se dit que le meilleur moyen de forcer la jeune fille à fermer son livre était d'exciter sa curiosité; il retourna donc à sa place et se rassit, en ayant soin de placer sa chaise de façon que Gabrielle ne pût perdre un mot de ce qu'il dirait. Avant de commencer, il fit intérieurement appel à toute la diplomatie qu'il possédait, ou du moins à celle qu'il se flattait de posséder.