—Mère, dit-il d'une voix très haute qui réveilla madame Duriez (littéralement, cette fois, car, après l'aventure de la table, elle s'était tout à fait endormie), tu ne sais pas qui je vais t'amener demain à dîner, si toutefois tu le permets?

Madame Duriez bâilla jusqu'à ce que les larmes lui en vinssent aux yeux.

—Mon cher enfant, répondit-elle, toutes les personnes que tu pourras nous présenter seront les bienvenues, tu le sais.

—Ah! par exemple, j'en suis bien certain pour celle-là. Vous verrez demain l'un des plus charmants garçons qui existent: c'est ce jeune capitaine du 8e chasseurs à cheval, Ernest Arnaud, grâce à qui tous les ennuis du volontariat m'ont paru presque supportables.

Émile avait déjà parlé à sa mère d'Ernest Arnaud, et celle-ci s'était mis dans la tête, sans qu'il fût possible de l'en dissuader, que ce jeune officier avait, d'une façon ou d'une autre, sauvé la vie à son enfant; que, sans lui, ce gros Émile blond et rose, qui semblait éclater de force et de santé, n'eût certainement jamais atteint le dernier jour de la terrible année d'épreuve.

Le fait est qu'Émile et Arnaud, tous deux gais, bons enfants, étaient vite devenus d'excellents amis, et avaient trouvé moyen de s'amuser beaucoup ensemble, même en dépit de la distance qu'établissait entre eux la discipline. Cette intimité, du reste, s'était vue cimentée par des services mutuels: le capitaine faisant passer au volontaire une douzaine de mois assez agréables, et celui-ci laissant la main de son supérieur puiser à l'aise dans sa bourse bien garnie d'enfant riche et d'enfant gâté. Tout ceci, pour madame Duriez, restait un peu vague; elle avait envoyé de grosses sommes en cachette de son mari, et se souciait fort peu de ce qu'elles étaient devenues. Le mot de volontariat lui donnait le frisson, et le nom d'Ernest Arnaud lui faisait verser des pleurs de reconnaissance et d'attendrissement.

L'idée qu'elle allait voir cet être généreux, cet ange gardien de son Émile, la remplit d'une joyeuse émotion.

—Ah! voilà une bonne nouvelle, vraiment! s'écria-t-elle. Qu'il vienne, ce cher jeune homme. Que je serai donc heureuse de le voir, de le remercier!... Comment se fait-il que tu n'aies pas songé à nous l'amener plus tôt?

—C'eût été difficile, de Besançon où il se trouvait... Mais sa division vient d'être transférée à Versailles.

—Mais c'est tout près! Nous le verrons souvent, j'espère. Pourvu qu'il vienne en uniforme! celui des chasseurs est si joli! Mon Dieu, quand je pense à ce fripon d'Émile... Il était adorable là dedans.