—Je me faisais l'idée, dit à son tour M. Duriez, que ce M. Arnaud était un tout jeune homme... pas beaucoup plus âgé que toi.
—Certainement, reprit Émile, en cherchant à deviner si sa sœur écoutait; mais Gabrielle paraissait plus que jamais absorbée dans sa lecture.—Il a vingt-six ou vingt-sept ans au plus.
—Diable! et déjà capitaine? C'est très beau. Comment cela se fait-il?
—Ah! voilà, dit Émile triomphant; il s'est tellement distingué pendant la guerre!... C'est toute une histoire... Il faut que je vous raconte cela. D'abord, Arnaud est le fils d'un militaire, du lieutenant-colonel Arnaud, qui aurait atteint aux plus hauts grades de l'armée s'il n'était pas mort en Italie.
Le jeune homme commençait son récit lentement, et tâchant de donner à chaque mot le plus de force et d'intérêt possible; il espérait toujours que Gabrielle s'approcherait pour écouter. Mais celle-ci ne sortait de son immobilité que pour tourner, avec une régularité désespérante, les pages de son livre; après chaque feuillet, elle retombait dans la même position, la tête sur ses mains; et un observateur attentif eût même remarqué que ses petits doigts s'étaient élevés à la hauteur de ses oreilles, sur lesquelles ils tenaient appuyées comme des tampons deux grosses mèches de ses cheveux.
C'en était trop pour Émile, qui suivait tout cela du coin de l'œil. Il s'interrompit au moment de faire expirer à Magenta le lieutenant-colonel Arnaud, et dit à sa mère, qui cherchait vainement sa poche dans les plis compliqués de sa robe afin d'en tirer un mouchoir:
—Je ne comprends pas, ma mère, que vous laissiez Gabrielle s'abîmer les yeux comme cela.
—Comment, cette petite lit encore? s'écria M. Duriez. Mais elle va se perdre la vue!... Gabrielle!... Gabrielle!...
—Oui, papa, dit-elle, en tournant vers lui de grands yeux effarés comme au sortir d'un songe.
—Ferme donc ce livre, fillette, il n'est pas possible que tu y voies encore.