—Pauvres gens! murmura-t-elle, ils n'ont jamais revu «le cher uniforme français».
V
Émile Duriez se coucha ce soir-là enchanté de lui-même, s'applaudissant de sa finesse, bénissant le prestige du courage militaire dans un cœur féminin. Il avait remarqué l'émotion de sa sœur, et l'attribuait sans peine à l'effet de son récit, lequel, du reste, en était digne.
Ernest Arnaud était un homme à l'esprit médiocre et au cœur léger; mais, comme soldat, sa valeur fût devenue légendaire au temps de Charlemagne, et plus tard, le chevalier sans peur et sans reproche lui aurait serré la main avec admiration. A notre époque même, où les progrès de l'art de la guerre ont laissé si peu de place au courage personnel, il s'était fait remarquer; d'autant plus qu'il joignait à cette ardeur un coup d'œil prompt et sûr, de la résolution, et une véritable intelligence du métier d'officier. C'était du reste un agréable compagnon, d'une amitié facile et cependant fidèle, et d'une gaieté à mettre en train tout le régiment: il était très aimé parmi ses frères d'armes.
Il arriva chez madame Duriez en grande tenue, comme celle-ci l'avait souhaité, et irrésistible avec sa fière mine, sa vivacité de bon ton, ses yeux brillants de jeunesse et de belle humeur. Il fut accueilli comme un ancien ami. Rien, par exemple, ne lui causa plus d'étonnement et ne l'amusa autant que les protestations de reconnaissance maternelle dont il fut accablé dès qu'il entra. Il s'en défendit de son mieux, et mordit sa moustache pour ne pas éclater de rire en rencontrant le regard d'Émile.
La soirée passa comme par enchantement. Au dîner, on ne s'aperçut de la présence d'un étranger que par l'animation et l'intérêt de la conversation. Arnaud remplaçait l'esprit par la verve; il contait bien, et les anecdotes ne lui manquaient pas: au besoin il en eût inventé. D'ailleurs, il était lui-même sous le charme: dès qu'il avait vu mademoiselle Duriez, il avait désiré lui plaire. Or, quand le capitaine Arnaud voulait gagner un cœur, il mettait à en faire la conquête autant de feu qu'à l'attaque d'une redoute; les succès qu'il avait obtenus jusqu'alors, dans le domaine du sentiment comme sur les champs de bataille, n'étaient pas destinés à lui faire changer de système.
De la salle à manger on passa au jardin, et de là dans la salle de billard. Tout le monde joua, même madame Duriez, qui poussait les billes avec une gravité et une maladresse incroyables. Arnaud lui donna des conseils.
Quand on fut remonté au salon, Émile proposa de faire de la musique; il pria sa sœur de chanter quelque chose. Gabrielle avait une jolie voix, mais elle répondit qu'il lui était difficile de s'accompagner elle-même.
—Qu'à cela ne tienne, dit son frère, je suis à ton service.