—Dans quel régiment M. de Laverdie a-t-il donc servi pendant la guerre? poursuivit madame Duriez. La marquise me le disait encore l'autre jour: je me suis étonnée qu'il ne fût pas dans la cavalerie, je me souviens... Un jeune homme noble, et qui doit faire si bonne figure à cheval... Ce n'était pourtant pas la ligne, te rappelles-tu, mignonne?
—Le 117e de ligne, oui, maman, murmura Gabrielle.
—Avertissez-moi quand vous désirerez que je continue, s'écria Émile.
Il était très heureux pour lui que sa mère ne sût pas quelle avait été la belle conduite de René de Laverdie en Alsace, car alors il est probable que les aventures de celui-ci auraient passé, dans la causerie du soir, avant celles du capitaine Arnaud. Mais, bien souvent, Gabrielle, assise aux pieds de sa marraine, et les yeux fixés sur la tapisserie de la marquise, avait entendu, tremblante d'émotion, un récit qui, se présentant maintenant à sa pensée, la rendait tout à fait incapable de prêter la moindre attention à celui de son frère.
A la bataille même de Frœschwiller, en effet, René de Laverdie, sous-lieutenant dans un régiment de ligne, avait reçu une blessure sérieuse. Recueilli et soigné par une famille de paysans, il avait passé auprès d'eux des jours qui lui semblèrent bien longs, dans l'impatience où il était d'agir et de lutter. Quels bruits sinistres arrivaient de temps à autre à ce petit village perdu des Vosges, si insignifiant que les Prussiens n'y pénétrèrent même pas, et qu'ainsi le comte put échapper à une humiliante et douloureuse captivité! Quelles tristes soirées il passa, lorsque, déjà convalescent, mais encore bien faible, il venait s'asseoir sur le seuil de l'humble maison qui lui servait d'asile, et que, dans la brume épaisse des chauds crépuscules de l'été, il entendait monter les plaintes naïves et les chuchotements consternés des bûcherons et des bergers! Pauvres gens! ils s'entretenaient des défaites et des malheurs de la grande France, qu'ils ne connaissaient guère, mais qu'ils aimaient depuis le jour où ils avaient vu couler son sang.
Un matin enfin, René se sentit presque guéri; il demanda son uniforme, que ses hôtes cachaient par prudence: non qu'il voulût le mettre cependant, car sortir ainsi de sa retraite, dans un pays occupé par les Allemands, eût été une véritable folie. Son intention était de traverser les montagnes sous un habit de paysan, et de rejoindre au plus tôt l'armée française. Cependant la vieille Alsacienne, l'aïeule de la famille qui avait accueilli et sauvé René, étalait sur le lit du jeune homme la tunique de drap bleu foncé, et lui montrait près de l'épaule gauche la déchirure faite par une balle; de l'autre côté, l'épaulette d'or était à demi brûlée et presque arrachée; René comptait emporter ce débris, ainsi que la poignée de son épée dont il allait briser la lame.
Tandis qu'il réfléchissait tristement, il fut soudain interrompu par un grand bruit qui s'éleva au dehors, c'étaient des coups de feu, auxquels répondirent les cris des femmes et des enfants. René s'approcha de la fenêtre, et, à peine se fut-il rendu compte de la cause du tumulte, qu'il sauta sur son épée et s'élança au dehors. La pauvre paysanne, qui l'avait pris en grande affection à cause de ses manières douces, et aussi parce qu'elle avait trois petits-fils de son âge dans l'armée et dans la ligne, avait étendu vainement ses mains tremblantes pour le retenir.—Monsieur l'officier! avait-elle crié.... faible comme vous êtes!... Mais, comme le jeune homme était parti et que les détonations plus rapprochées ébranlaient la maison, elle tomba à genoux et se mit à prier en sanglotant.
Voici ce qui se passait. Un parti de francs-tireurs, poursuivi par un détachement prussien très supérieur en nombre, s'était précipité dans le village. Sans songer à s'y barricader, à se réunir et à s'entendre pour tenter quelque résistance, en proie à une panique folle, les fuyards se dispersaient déjà dans les ruelles et dans les allées des maisons, et ils eussent été massacrés isolément de la façon la plus misérable, si tout à coup René ne se fût jeté au-devant d'eux. Brandissant son épée, trouvant, dans sa douleur et dans son indignation, le regard qui commande et les paroles qui raniment et qui rassurent, il parvint à se faire écouter. Les francs-tireurs, honteux de leur faiblesse, se groupèrent autour de lui. Ils avaient sur leurs ennemis quelques minutes d'avance. En un clin d'œil, sur l'ordre de René, une barricade s'éleva, formée d'une charrette, de pavés arrachés à la hâte, et même de sacs de blé qui se trouvaient sous la main; les femmes du village donnaient avec joie ce pain de leurs enfants; dans l'enthousiasme qui s'était emparé d'elles, quelques-unes même aidèrent à préparer la défense. Tandis que le combat s'engageait d'un côté, une seconde barricade, en se formant quelques mètres en arrière, achevait de couvrir les assiégés.
La lutte fut très sanglante, car les Prussiens, exaspérés par cette résistance inattendue, s'acharnèrent contre la fragile redoute. Ils finirent par être repoussés, c'est-à-dire que six ou huit hommes, restés debout sur une trentaine, abandonnèrent la place. Presque tous les francs-tireurs, du reste, étaient morts ou blessés. Au moment où les survivants criaient victoire, on avait vu leur jeune chef tomber de la barricade, sur laquelle il s'était battu armé du fusil d'un Prussien; celui-ci s'étant aventuré jusqu'au sommet des sacs de blé, René l'avait terrassé dans une lutte corps à corps et lui avait enlevé son arme. On crut d'abord que l'héroïque jeune homme venait d'être frappé d'une balle, mais on reconnut bientôt qu'il était seulement évanoui; ses forces, quoique décuplées par sa volonté et par son courage, refusaient de le servir dès que sa tâche était accomplie. Heureusement, la forte constitution et la jeunesse du comte triomphèrent d'une si rude épreuve; il avait échappé comme par miracle à toute nouvelle blessure, et, après une violente fièvre de quelques jours, il se remit pour la seconde fois. Ses hôtes le soignèrent jusqu'au bout, bien qu'ils fussent demeurés presque seuls dans le village, les autres habitants ayant gagné les villes voisines par crainte de représailles de la part des Allemands. Lorsque René quitta ses pauvres amis, ceux-ci le serrèrent dans leurs bras en pleurant:—«Ah! monsieur l'officier, lui dirent-ils, revenez bientôt avec l'armée: mon Dieu, que nous revoyons bientôt votre cher uniforme français!...»
La nuit était complètement tombée sur Montretout, sur le jardin et sur la terrasse. C'était une belle et douce nuit de juin, et l'on voyait les étoiles briller, au-dessus des cimes noires des arbres, entre les rameaux de la glycine. Gabrielle avait posé sa tête contre le bras de son père; elle n'écoutait pas Émile: et pourtant celui-ci était devenu presque éloquent dans l'animation avec laquelle il racontait le beau trait de bravoure et de résolution qui avait valu à son ami Arnaud le grade de capitaine... La jeune fille songeait à un petit hameau des Vosges, attaqué, éperdu, dans les cris et la fumée, sous un ardent soleil d'août; à des sacs, d'où le blé s'échappait comme du sang par les déchirures des balles; à douze Français luttant contre trente Prussiens; à un jeune homme pâle, intrépide, superbe, debout sur une barricade, une épée sanglante à la main... Elle pensa aussi aux généreux paysans qui l'avaient entouré de leur dévouement naïf et qui avaient pleuré en lui disant adieu. Elle sentit que ses propres yeux se remplissaient de larmes: