Le capitaine quitta le piano tout ému et tout ébloui.
—Déjà minuit! s'écria-t-il en entendant sonner la pendule. Avec quelle rapidité passent les bons moments! Voilà une soirée qui m'a semblé bien courte.
—Il ne tient qu'à vous d'en avoir souvent de semblables, si toutefois vous êtes sincère, dit M. Duriez. Vous nous ferez plaisir de considérer comme vôtres notre famille et notre maison.
Le jeune homme remercia et resta encore un instant, tandis que son ordonnance, qui jouait aux cartes dans la cuisine, recevait l'ordre de sortir les chevaux.
Quelques minutes après, Ernest Arnaud traversait au grand trot allongé les beaux bois de Ville-d'Avray éclairés par la lune. En sa qualité de chasseur à cheval, il n'était pas fort porté à la rêverie; il ne goûtait que médiocrement le charme de la solitude au sein des paysages mélancoliques, et il eût cru faire trop d'honneur aux étoiles en leur comparant les yeux de mademoiselle Duriez. Il ne ralentit donc pas une seule fois son allure avant d'avoir atteint Versailles; il ne poussa aucun soupir et ne leva pas les yeux vers l'astre des nuits; mais il songea que Gabrielle était la jeune fille la plus naturelle et la plus jolie qu'il eût encore rencontrée, qu'elle était aussi la plus spirituelle et sans doute la meilleure, et que si le capitaine Arnaud se mariait jamais, il n'épouserait nulle autre qu'elle.
—Qui aurait cru, se disait-il en riant, que ce gros Émile, l'homme le plus lourd de toute la cavalerie légère, pouvait avoir à la maison une si délicieuse petite sœur?
—Elle n'est certainement pas coquette, pensait-il encore: c'était donc sans qu'elle y songeât que ses regards se tournaient ainsi vers moi, si tristes quand je racontais nos dangers, et si brillants au récit de quelque amusante aventure. Vive Dieu! comme elle est charmante quand elle rit!... Un vrai petit oiseau, tant elle semble douce et joyeuse... Et du reste elle en a la voix.
La gaieté gracieuse, entraînante de Gabrielle, avait fait une grande impression sur l'insouciant officier, qui portait cette devise: «Qu'importe!» gravée à la poignée de son sabre.
Cette gaieté pouvait devenir un peu folle quand la jeune fille se laissait aller à toute la vivacité de sa nature. C'était un trait de caractère contre lequel ses parents avaient dû la mettre en garde, et qui faisait parfois, non sans quelque raison, frissonner madame Duriez. Gabrielle avait eu de la peine à comprendre que, dans le monde, les paroles, les mouvements ne doivent point être spontanés; elle avait été terrifiée d'apprendre qu'on pourrait la croire étourdie ou coquette. Ce dernier adjectif, dont elle ne saisissait pas la portée, ne faisait naître dans son esprit que l'idée de toilettes extravagantes ou recherchées; mais, tel qu'elle l'entendait, elle ne souhaitait pas qu'on le lui appliquât. Elle n'était pas timide, mais naturellement réservée, et, tout enfant, possédait déjà à un haut degré le sentiment de la dignité féminine: ces dernières dispositions venaient en aide aux efforts qu'elle devait faire pour tenir en bride son esprit prompt et fantasque. Elle y réussissait généralement; en entrant dans un salon, elle savait adopter cette impassibilité souriante, uniforme moral des femmes bien élevées; mais cela lui avait semblé tout d'abord un peu dur.—Les messieurs, disait-elle après son premier bal, nous laissent la variété des toilettes, les fleurs et les rubans; mais ce vilain habit noir, qu'ils semblent modestement garder pour eux, ils le font prendre à nos pauvres âmes.
Aussi, Gabrielle Duriez n'aimait pas le monde. Ce qu'elle aimait, c'était la maison de ses parents qu'elle pouvait parcourir en chantant depuis le haut jusqu'en bas. Elle ne savait pas, du reste, ce que c'est qu'un appartement parisien, car M. Duriez avait tout un hôtel, dont une partie était occupée par ses bureaux, rue des Petites-Écuries. A la campagne, elle était plus libre encore, bien que Montretout fût loin d'être pour elle un séjour idéal; quant aux endroits de bains, tels que Biarritz ou Trouville, elle les avait en profonde horreur. Cependant, partout où se trouvait sa famille, elle y était heureuse; là, en dépit des gronderies maternelles, qui ne l'effrayaient guère, et des taquineries d'Émile, qui la fâchaient et la ravissaient, elle pouvait rire de tout son cœur, et donner libre cours à l'ardeur de ses idées et à la tendresse de ses sentiments. Elle pouvait dire sans crainte tout ce qui lui passait par la tête: c'était le poème charmant de la jeunesse, de l'enthousiasme et de la bonté, mais ceci, Gabrielle ne s'en doutait pas.