Cette année-ci pourtant, depuis qu'elle avait quitté Paris, un changement avait paru se produire dans le caractère de la jeune fille. Elle était moins animée, ne tourmentait pas sa mère pour que celle-ci la laissât galoper dans les bois avec Émile, et n'essayait pas d'entreprendre tout l'ouvrage du jardinier; elle ne ramenait pas trop de mendiants à la maison, et ne collait plus son joli minois contre les vitres des bibliothèques en poussant de terribles soupirs qui semblaient devoir les briser. Au contraire, événement véritablement remarquable! il lui arriva quelquefois, ayant dans les mains un livre nouveau, de l'y oublier, et de rester des quarts d'heure entiers avant d'en tourner un feuillet.

—Gabrielle me rend bien heureuse, dit confidentiellement madame Duriez à son mari; elle devient tout à fait raisonnable et posée. Je crois que je suis parvenue à mettre un peu de plomb dans cette petite tête folle.

—Du plomb, est-ce tellement nécessaire, à dix-huit ans? Elle a été bien tranquille dernièrement, c'est vrai. Ne serait-elle pas malade?

—Malade, quelle idée! Ah! si elle commence à m'écouter, monsieur Duriez, il est certain que ce n'est pas votre faute: vous êtes pour cette enfant d'une faiblesse déplorable; vous riez le premier lorsque je la reprends.

Le coupable courba le front et ne répondit pas, mais le lendemain il observa sa fille: en voyant ses joues roses et l'expression heureuse de ses beaux yeux, il ne put conserver la moindre inquiétude.

Hélas! les grains de plomb dont madame Duriez constatait le poids avec tant de satisfaction étaient des fusées d'artifice, qui partirent en pétillant à la première étincelle.

Les visites de la marquise et de son neveu avaient dissipé l'impression un peu triste que Gabrielle avait gardée de certaine rencontre sur un escalier de la rue de Grenelle-Saint-Germain. La jeune fille (pour employer une expression juste sinon élégante) sentait quelque chose dans l'air; et ce quelque chose ne l'inquiétait pas, au contraire, elle le respirait avec une curiosité joyeuse. D'ailleurs, elle ne s'abandonnait pas volontiers aux sentiments vagues, à la mélancolie, qu'elle trouvait parfaitement ridicules. Toute candide, toute jeune qu'elle fût, elle se rendait bien compte de ce qui se passait dans son cœur; seulement elle ne jugeait pas à propos d'y regarder de trop près.

La gaieté franche et sympathique d'Ernest Arnaud mit de nouveau au dehors tout l'entrain qui était en elle. La familiarité cordiale avec laquelle ses parents et son frère traitèrent le jeune capitaine fit qu'elle ne put elle-même voir dans celui-ci un étranger. Elle s'étonna ensuite de lui avoir parlé dès le premier moment sans plus d'embarras qu'à Émile. Dieu merci, elle n'était pas assez fine logicienne pour savoir qu'aux yeux d'une femme qui aime il n'existe qu'un seul homme, celui dont l'image est gravée au fond de son âme.

Elle fut, pendant toute la soirée, étincelante d'esprit, d'espièglerie mutine; elle s'amusa de tout: des saillies de leur hôte, de ses propres fautes au billard, surtout de leur concert improvisé. Le cœur du pauvre capitaine fondait à ce rayonnement; Émile entonnait intérieurement un chant d'actions de grâces; M. Duriez était heureux de retrouver sa fille comme il aimait à la voir.

Quant à madame Duriez, elle gardait le secret de ses réflexions particulières, se réservant de les communiquer plus tard à celle qui en était l'objet.