—A ce soir, cher comte. Encore une fois pardon. Y a-t-il seulement un portier pour vous ouvrir la grille?

A peine René fut-il dehors, qu'il mit son cheval à un furieux galop. Il gagna en une demi-heure le faubourg Saint-Honoré. Heureusement on était à ce moment de l'année pendant lequel on dit qu'il n'y a personne à Paris; cette course extraordinaire ne fut donc guère remarquée, et ceux qui suivirent le cavalier des yeux, non sans inquiétude, ne connaissaient pas le comte de Laverdie.

L'intention du jeune homme n'était pas alors de retourner à Montretout dans la soirée; mais il est probable que, de quatre heures à dix, il fit de nouvelles réflexions; car, précisément à ce dernier moment, M. Duriez lui serrait la main sur la plus haute marche du perron chargé de fleurs.

Ce n'était pas en vain que madame Duriez s'était donné autant de mal pendant toute la journée. La maison et le jardin présentaient un aspect charmant. On aurait dit, du reste, que ces deux parties de la propriété avaient changé de rôle et de décoration, tant la maison était pleine de verdure et le jardin de lumières.

Il y avait déjà beaucoup de monde et l'on dansait quand le comte arriva; une des premières personnes qu'il vit fut Gabrielle. Elle était dans un quadrille, à côté d'un grand et beau garçon que René connaissait bien: c'était un officier de cavalerie qu'il avait souvent rencontré chez les Duriez depuis quelques semaines. Arnauld était en grand uniforme, et plus animé, plus brillant que jamais. Gabrielle était en bleu pâle, couleur qu'elle aimait beaucoup sans se douter qu'elle lui allât si bien; elle avait dans les cheveux des roses blanches naturelles. Ce soir-là, on ne pouvait lui reprocher une gaieté trop vive; elle paraissait pourtant heureuse et gardait sur les lèvres un beau sourire un peu rêveur.

René s'était retiré dans l'embrasure d'une croisée ouverte, et la contemplait sans pouvoir détourner un instant ses regards. Il venait de se rappeler un autre bal où il avait vu pour la première fois ces fleurs blanches dans ces cheveux blonds et ces grands yeux limpides, profonds, joyeux. Il resta là très longtemps, à demi caché par les larges feuilles d'un palmier; en valsant, elle passa plusieurs fois près de lui sans l'apercevoir. Il remarqua qu'elle dansa deux fois avec le capitaine Arnauld et que celui-ci n'invita personne d'autre.

Cependant madame de Saint-Villiers, fort inquiète, cherchait son neveu de tous côtés.

—Mais il est là! disait M. Duriez. Je lui ai parlé il n'y a pas une heure.

—C'est moi que vous demandez? fit tout à coup René sortant de sa cachette et plus pâle qu'un mort.

—Si c'est vous?... s'écria la marquise presque avec colère. Mais elle s'arrêta, frappée par l'expression singulière du visage de son neveu.—Bon Dieu! mon cher enfant, reprit-elle avec effroi, qu'avez-vous? que vous arrive-t-il?