—Ne vous êtes-vous jamais passé de mon approbation? demanda la vieille dame en souriant avec malice.
—C'est vrai. Mais cette fois le parti que j'ai pris est grave. Ce que je redoute avant tout, c'est le chagrin qu'il vous causera. Pourtant, ma tante, continua-t-il d'une voix plus ferme, ce parti est irrévocable. Ma conscience et mon cœur me l'ont dicté, et je suis décidé à leur obéir, quoi qu'il m'en coûte.
—Vous m'effrayez, René. Quelle résolution a pu vous dicter votre conscience que je ne doive pas approuver?
René vint se placer plus près encore de la chaise longue; il était assis sur un pouf très bas, et s'inclina de façon qu'un de ses genoux touchait le tapis lorsqu'il répondit, d'une voix vibrante d'émotion.
—Ma chère tante, oh! comme je voudrais... oui, j'espère que vous me comprendrez. J'ai vingt-huit ans, et j'ai vécu jusqu'à présent en égoïste et en insensé. A cet âge, où tant d'autres ont déjà accompli de grandes choses, moi je n'ai encore songé qu'à mes plaisirs. Je découvre que je suis un être inutile, et plus qu'inutile, malfaisant; car j'ai brisé le cœur d'une enfant innocente et j'ai failli tuer un homme. Et tout ceci, savez-vous bien pourquoi? Savez-vous comment il se fait que j'arrive si tard à la vérité, que je me vois si tard tel que je suis?.. A cause d'un préjugé monstrueux, m'aveuglant comme un bandeau fixé sur mes yeux!—Tu es noble, me disais-je, tu es comte. Va, jouis, qu'as-tu besoin de savoir si d'autres souffrent et travaillent! Ces gens-là sont trop heureux s'ils peuvent seulement te voir passer sur ton cheval de sang ou dans le fond de ton coupé, quand tu cours à des fêtes... Tu n'as plus d'argent... problème affreux pour un honnête bourgeois! Mais toi, n'as-tu pas ton nom? Fais des dettes! Les créanciers ne respectent rien dans ce siècle de roture: eh bien, marie-toi; voilà des millions... Il faudra prendre aussi ce cœur de jeune fille: bah! c'est chose de peu d'importance et qui ne t'embarrassera guère. Et si quelque rival se présente, tu lui donneras un coup d'épée. Oui, voilà quelles sont les pensées que j'ai nourries pendant vingt-huit ans!—Tu es noble, tout labeur serait indigne de ta main patricienne: mange, bois, danse, chasse et divertis-toi! Quand tu deviendras vieux, si tu n'es pas trop sot, tu feras de la politique, et tu élèveras ces belles maximes à la hauteur d'un système de gouvernement.
René, qui avait commencé de parler presque à genoux, d'un ton humble, persuasif, dans son anxiété de convaincre sa tante, s'était peu à peu redressé après les premiers mots et à présent s'exprimait avec une chaleur extrême. La marquise l'avait écouté avec surprise d'abord, puis avec impatience, enfin avec colère.
—Où voulez-vous en venir? fit-elle, craignant de deviner, mais désirant avant tout rester calme.
—A ceci: mes meubles et mes chevaux payeront mes dettes; car, si le comte de Laverdie peut laisser protester sa signature, René Laverdie ne veut rien devoir à personne! Or voilà mon nom désormais... Et je le rendrai plus grand par mon travail et mon courage qu'il n'a jamais été, surmonté d'une couronne et d'un blason à huit quartiers.
La marquise de Saint-Villiers était déjà bien pâle; deux jours d'angoisse avaient profondément altéré ses traits fins, mais un peu durs, et la blancheur de ses cheveux ondés tranchait à peine sur son front mat et uni comme de la cire; mais, après les paroles de son neveu, son visage sembla se décolorer plus complètement encore. Ses yeux sombres prirent tout à coup une expression sévère, presque farouche; elle les attacha sur ceux de René, et les y tint fixés longtemps sans prononcer une parole.
Il soutint ce regard avec tristesse et respect, mais avec fermeté.