Et il tendait à M. Duriez une lettre décachetée. Celui-ci la considéra avec quelque inquiétude, hésitant à la prendre, évidemment embarrassé.
—Oh! ce n'est pas une déclaration, ajouta René. C'est une confession, c'est un serment, c'est le résumé de ce que je vous ai dit à vous-même. Lisez-la, ou laissez-moi vous donner ma parole d'honneur qu'après l'avoir lue vous ne sauriez refuser de la remettre à mademoiselle Duriez.
—Eh bien, dit le négociant, donnez-moi votre lettre.
Il venait de réfléchir qu'il n'était pas absolument nécessaire que madame Duriez la vît.
René le remercia avec chaleur et se leva pour prendre congé. M. Duriez se leva aussi, mais avant de laisser partir le jeune homme, il crut convenable de lui adresser quelques mots encourageants et de montrer un certain intérêt pour ses projets d'avenir.
—Alors, vous entrez dans les affaires? lui demanda-t-il.
—Voici, répondit René. J'ai un ami qui, il y a quelques années, partit pour l'Amérique et voyagea dans la région des lacs. Il était poussé par l'amour du pittoresque, et plus encore par le goût des découvertes et des entreprises. Il acheta toute une forêt près du lac Érié, vendit les bois et défricha le sol. Dernièrement, on a découvert de ce côté une carrière de pierres admirable.
La pierre de taille, vous le savez, est rare en Amérique. Mon ami tient ainsi entre ses mains plusieurs sources de richesse; il est très inventif et imagine des moyens de transport de moins en moins coûteux; il est à la tête d'une vraie colonie en train de devenir une ville. Mais il ne peut suffire à tout. Voici bien longtemps que, blâmant ma vie d'oisiveté, il cherche à m'attirer près de lui par des propositions magnifiques. Il m'assure que nulle existence n'est plus active ni plus intéressante que la sienne. J'ai fini par le croire, et je vais le rejoindre.
—Et vous pensez vous établir là-bas?
—Mon Dieu, non: trop d'intérêts me rattachent à l'Europe; j'y reviendrai constamment. D'ailleurs, mon ambition n'est pas grande; tout ce que je veux pour le moment, c'est travailler, et j'avoue que je ne sais pas trop encore comment je m'y prendrai.