—J'espère me rendre digne de mademoiselle Duriez.

—Et pour vous rendre digne d'elle, fit le négociant avec une vivacité dont il ne fut pas maître, vous commencez par renoncer à votre titre! Pardonnez-moi, mon cher monsieur, mais votre raisonnement ne me paraît pas très logique. Vous prétendez monter, et je vous vois descendre.

René se redressa, rougit; un éclair d'indignation passa dans ses yeux; mais presque aussitôt sa lèvre se crispa dans un sourire amer.

—Pensez-vous, monsieur? répondit-il. J'ai beaucoup entendu parler cependant de ce que l'on appelle l'avènement de la bourgeoisie. Je vous aurais cru partisan de cette doctrine. Quoi qu'il en soit, je sais que mademoiselle Duriez ne désire pas être comtesse, et je crois lui plaire en agissant comme je le fais.

M. Duriez restait rêveur, faisant d'inutiles efforts pour deviner ce que madame Duriez eût pensé à sa place; faute d'y parvenir, il ne savait trop que penser lui-même.

Il y eut un moment de silence. René regardait son interlocuteur et se sentait pris d'une grande pitié pour la nature humaine.—Voilà pourtant, se disait-il, un homme qui est intelligent, bon, libéral. Je ne lui refuse pas ces qualités, mais je m'aperçois seulement d'une chose: c'est que, jusqu'à présent, j'ai attaché à tous les adjectifs du dictionnaire un sens beaucoup trop absolu; si je voulais les employer maintenant comme je les ai compris d'abord, je ne trouverais l'application ni des bons ni des mauvais. J'ai été jeune; heureusement que je ne suis pas le seul.

Ces réflexions, très rapides, furent immédiatement suivies d'un retour sur sa situation actuelle, qui arracha un soupir à René. Il reprit la parole:

—Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, dit-il à M. Duriez. Mon intention était de vous poser une question et de vous demander un service. Ce que j'ai dit jusqu'à présent n'était qu'une explication nécessaire, et j'arrive au fait. Je vais partir pour l'Amérique; des amis m'y appellent; j'y trouverai un champ de travail ouvert et la perspective d'un avenir plus heureux que je n'ai le droit d'espérer. Je n'ai pas l'ambition insensée de jamais offrir à mademoiselle Duriez une fortune égale à la sienne; mais, quand je serai devenu autre chose qu'un jeune viveur ruiné (et je vous jure que ce temps n'est pas loin), puis-je espérer que vous vous montrerez favorable aux vœux d'un amour assez puissant pour inspirer de semblables résolutions?

M. Duriez trouva facile de faire cette promesse; elle s'accordait avec les bonnes dispositions qu'il entretenait, quoi qu'il en eût, pour le jeune homme, ainsi qu'avec sa prudence naturelle. Il eut soin, du reste, de ne s'engager à rien, faisant remarquer que sa fille dépendait avant tout d'elle-même et de sa mère. René en convint sans peine; et comme M. Duriez lui rappela qu'il avait parlé d'un service:

—Ah! c'est un grand service, fit-il en souriant et même en rougissant un peu. Je vous serais profondément reconnaissant si vous vouliez communiquer à mademoiselle Duriez le parti que j'ai pris, et si vous consentiez à lui remettre ces quelques mots que j'ai eu la hardiesse de lui écrire.