—Mais regarde donc! continuait René en s'approchant. Je suis sûr que tu n'as pas tout vu. Tiens, ce groupe d'arbres ici à droite... Ah! le génie!... Il y a deux siècles que ceci a été peint, et ces feuilles frémissent encore comme elles ont frémi devant les yeux de l'artiste, dans son âme, sous son pinceau!...

Pour toute réponse, Alphonse saisit vigoureusement le bras de son ami, et le forçant à se retourner:

—Mais fou que tu es! lui cria-t-il, as-tu donc juré de me faire perdre aussi la raison! Comment! tu veux que je m'extasie devant des feuilles, et ce matin, en arrivant ici, je n'étais pas sûr de te trouver vivant!

—Tiens! fit René, tu avais l'idée que j'aurais pu me tuer? Au fait, oui, c'était vraisemblable. Mais c'est égal, tu l'as admiré, tu le regardais quand je suis entré.

—Incorrigible étourdi! Oui, je le regardais et je maudissais tes folies. Je puis bien te le dire, puisque je suis plus triste que toi de ce qui t'arrive.

Cette fois René prit un air sérieux.

—Eh bien, oui, mon ami, tu as raison, mille fois raison. Du reste, cela a toujours été le cas depuis que je te connais, c'est-à-dire depuis que l'un et l'autre nous sommes au monde. Si je t'avais écouté plus souvent, je m'en serais mieux trouvé. Mais je venais te chercher; les chevaux sont prêts et la matinée est superbe. Est-il assez joli pourtant, mon Hobbema! Jettes-y donc un dernier coup d'œil! De ma place, tiens, c'est ici qu'on a le meilleur jour.

René avait eu raison d'annoncer à son ami une belle matinée et une agréable promenade. Quand les deux jeunes gens, l'un et l'autre admirablement montés, tournèrent le coin de la rue d'Anjou-Saint-Honoré et pénétrèrent dans le faubourg, si blasés qu'ils fussent sur toutes les jouissances, ils ne purent retenir une exclamation de plaisir.

C'était le commencement d'une ravissante journée d'avril. Les rues, où circulait un air vif et pur, étaient baignées d'une lumière rose; propres et coquettes, elles semblaient s'être faites si belles pour mieux recevoir le printemps. Les devantures des boutiques s'étalaient gaiement au soleil. Du côté opposé, les hôtels somptueux laissaient leurs portes s'ouvrir toutes grandes sur la chaussée dans la familiarité de cette heure charmante. Au fond des cours, on voyait aller et venir des palefreniers, conduisant des chevaux en main.

Devant l'Élysée s'arrêtaient déjà des voitures de maître, d'où sortaient des messieurs décorés, à l'air grave et le portefeuille sous le bras. Puis, passant au galop de leurs lourdes bêtes, les dragons du ministère de l'intérieur mettaient dans la tranquillité lumineuse de toute cette scène le joyeux cliquetis de leur sabre sonnant contre leurs éperons.