La marquise de Saint-Villiers, assise dans son petit salon, se trouvait seule un soir, très seule.

Bien qu'on fût à la fin d'avril, une bûche mince brûlait dans la cheminée, les rideaux étaient clos; au dehors, le vent, qu'on entendait souffler, chassait parfois des gouttes de pluie contre les vitres.

La marquise ne semblait pas avoir vieilli. Peut-être qu'au jour on eût remarqué moins d'éclat qu'autrefois dans ses yeux noirs, toujours impérieux et pénétrants; et, si elle se fût levée, sa démarche moins ferme aurait trahi le sombre travail du temps et celui du chagrin. Mais, telle qu'elle était placée, dans son fauteuil large et bas, sous la clarté douce de la lampe, son regard paisible fixé sur la flamme qui rongeait le bois en pétillant, on eût dit qu'elle avait trouvé le secret de vaincre ou de charmer ces deux ennemis si redoutables de l'homme: l'âge et la solitude.

Il n'en était rien cependant; et si madame de Saint-Villiers pouvait encore sourire, les yeux sur le foyer, c'était lorsque ses souvenirs lui rappelaient si vivement les êtres qu'elle avait aimés, que pendant un instant elle oubliait qu'aucun d'eux n'existait plus pour elle. Mais à peine ces courtes illusions s'étaient-elles envolées, que la réalité lui apparaissait d'autant plus amère.

C'est ce qui arriva ce soir-là.

Un domestique en entrant pour apporter le thé tira la marquise de sa rêverie. Elle suivit des yeux avec quelque impatience les mouvements de cet homme, qui posa son léger plateau sur une petite table et approcha la table du fauteuil où elle était assise. Comme il le fit un peu trop vivement, quelques gouttes s'échappèrent de la théière, s'éparpillèrent à l'entour et roulèrent jusque dans la soucoupe de Saxe; il voulut réparer sa maladresse, mais sa maîtresse le renvoya presque avec irritation.

Elle sortait d'un songe si bienfaisant que le réveil lui semblait trop cruel.

Un filet de vapeur s'élevait de la mignonne théière, et, se tordant au-dessus avec délicatesse, répandait dans la chambre le parfum de la boisson favorite de madame de Saint-Villiers; pourtant celle-ci n'étendit pas la main vers le petit plateau. Ses yeux, du reste, ne se reportèrent pas non plus sur la flamme; ils s'étaient arrêtés sur un point du mur que la lampe éclairait. On avait dû enlever un tableau à cet endroit, car, sur la tapisserie mise à nu, la place qu'il avait occupée, sans doute pendant fort longtemps, se montrait, visible dans la lumière par sa teinte plus foncée. En effet, c'était là que, durant des années, était resté suspendu le portrait de René enfant, et que, plus tard, il avait été remplacé par celui du jeune homme âgé de vingt-trois ans. La première de ces deux peintures avait été transportée au château de Saint-Villiers, ancienne demeure que, vu son état de délabrement, la marquise n'habitait guère: il eût fallu une fortune pour lui rendre la splendeur qu'elle avait eue un jour. Madame de Saint-Villiers la voyait tomber en ruines avec un regret profond; n'étant pas assez riche pour faire relever, restaurer les vieux murs qui avaient abrité les ancêtres de son mari, elle se réjouissait de penser que sa mort précéderait leur chute, et que, de son vivant du moins, leurs débris ne frémiraient pas sous la pioche et ne seraient pas vendus à l'encan. Chaque été elle les visitait avec amour; elle s'enfermait là durant quelques semaines, au milieu des souvenirs et des reliques du temps passé.

C'est parmi ces chères reliques qu'elle avait trouvé une place pour le portrait de son petit-neveu lorsque celui-ci, devenu un homme, avait de nouveau posé, pour lui faire plaisir, devant un des grands peintres de notre époque. Et maintenant le visage du jeune homme, comme celui de l'enfant, avait disparu, et rien ne l'avait remplacé. En l'éloignant de ses yeux, l'inflexible vieille dame croyait pouvoir aussi facilement le chasser de son cœur, mais deux ans s'étaient écoulés sans qu'elle y fût parvenue. Souvent elle avait regardé la place vacante sur la muraille, mais jamais avec un sentiment plus amer, un regret plus déchirant que pendant cette triste soirée d'avril où elle se trouvait seule dans son petit salon.

Tout à coup, elle se leva, prit sur la cheminée un flambeau qu'elle alluma, et sortit de la pièce. Elle marchait à pas tremblants, comme si elle se fût disposée à commettre quelque crime. Arrivée dans sa chambre à coucher, elle jeta effectivement un regard autour d'elle, inquiète à l'idée d'être surprise au milieu de l'action qu'elle méditait. Se voyant bien seule, elle ouvrit une armoire, avec une clef qu'elle prit au fond d'un secrétaire, et en explora l'intérieur d'un coup d'œil troublé. Les rayons de cette armoire étaient couverts de papiers, de paquets de lettres, de quelques boîtes; dans la partie inférieure, il y avait un tableau de petite dimension, retourné, appuyé contre le mur. C'était ce tableau, le portrait de René, que la marquise cherchait et voulait revoir: depuis tant de mois qu'il se trouvait là, l'armoire n'avait pas été ouverte.