Elle le posa sur une chaise comme sur un chevalet, et plaça la lumière de façon que la peinture devînt aussi distincte que possible; puis, s'asseyant à quelque distance, elle se mit à le contempler.
Ils restèrent ainsi face à face.
Lui semblait aussi la regarder. La lueur incertaine de la bougie, flottant sur ces beaux traits, leur donnait une apparence de vie. Le regard était fier et tranquille, mais un peu triste: interprète fidèle d'une âme ardente qui, au milieu même des plaisirs, sans le savoir peut-être, souffrait de son inaction et aspirait en secret à quelque chose de plus élevé. Le peintre certainement devait être un homme de génie, pour avoir saisi et rendu cette indéfinissable expression lorsque tout autre n'eût vu dans ces yeux superbes que l'éclat de l'esprit et le rayonnement de la gaieté.
En face de ce visage plein de jeunesse et véritablement animé, madame de Saint-Villiers se tenait, immobile et pâle comme une morte. Une émotion profonde l'avait saisie en revoyant celui qu'elle avait aimé comme un fils, dont elle s'était séparée avec plus de douleur que si on l'eût arraché de ses bras pour le coucher dans le tombeau.
Mais, avec l'angoisse d'une séparation si cruelle, se réveillait une souffrance plus vive encore. C'est que, dans René perdu, elle ne pleurait pas seulement ce jeune homme si noble et si beau, dont les brillantes qualités faisaient déborder son cœur d'orgueil, comme sa tendresse filiale le faisait déborder d'amour: ce qu'elle pleurait, c'était encore leur race morte, leur nom éteint, leur blason disparu. Elle était une Laverdie, elle. René restait le dernier représentant de sa famille. En le voyant mener sa vie un peu dissipée, elle avait craint un moment qu'il ne se mariât point et que leur nom ne pérît avec lui; c'est alors qu'elle avait engagé le marquis de Saint-Villiers à laisser par testament son titre à l'aîné de leurs arrière-neveux, certaine que le comte de Laverdie se ferait un devoir sacré et un honneur de confondre et de perpétuer la gloire de deux maisons aussi anciennes et aussi fameuses.
Et quelle était maintenant la fin de tout ceci? Tant de préoccupations, tant de soins, tant d'espoir, tant d'orgueil, pour en arriver là!... Pour voir ce neveu, ce fils, cet héritier d'un nom si grand, ce dépositaire d'un sang si pur, briser son écusson, renier un passé qui embrassait des siècles, se courber vers la terre et la creuser de ses mains, comme avaient fait autrefois les serfs que ses aïeux foulaient sous leurs pieds! Quel désespoir et quelle honte!
La marquise regardait toujours le portrait placé devant elle, mais le mouvement d'insurmontable tendresse qui l'avait contrainte à le tirer de l'obscurité et de l'oubli cédait à un sentiment opposé, à mesure qu'elle le considérait. Les larmes, qui d'abord avaient jailli de ses yeux devant cette figure tant aimée, venaient de tarir, et elle attachait maintenant sur elle des regards durs et secs.
C'est en vain que René sembla tourner vers sa tante ses yeux pleins de fierté douce et de tristesse virile. Était-ce le jeu de la lumière, ou bien y avait-il vraiment une prière dans ses yeux? Sans doute que madame de Saint-Villiers crut l'y voir, car elle y répondit:
—Malheureux enfant! murmura-t-elle. Non, non, n'attends pas que jamais je te pardonne.
La vieille marquise ne dormit point cette nuit-là. Durant l'heure qu'elle avait passée devant le portrait de René, tous les chagrins qu'elle avait eus dans sa vie, même ceux qu'elle pensait avoir oubliés, ceux dont l'aiguillon paraissait émoussé depuis longtemps, étaient venus la torturer. L'isolement de sa vieillesse se faisait sentir, plus affreux, plus désolé que jamais. A travers les ombres de la nuit, elle le voyait se dresser devant elle comme un spectre effroyable, qui la suivrait en ricanant jusqu'au tombeau, joyeux d'y ensevelir avec elle les cadavres raidis de deux races. Tantôt les tourments de l'orgueil dominaient ceux du cœur, et elle sentait des malédictions monter à ses lèvres; dans d'autres moments, un attendrissement plus doux et plus cruel l'envahissait; alors elle versait des larmes en songeant au passé, en se rappelant les petits enfants qui lui avaient souri, qu'elle avait portés dans ses bras, et dont pas un seul ne serait auprès d'elle pour lui fermer les yeux.