Le lendemain, dans l'après-midi, comme madame de Saint-Villiers se tenait dans son petit salon, qu'éclairait un rayon de soleil d'avril, un domestique entra et lui remit une carte.
Madame de Saint-Villiers jeta les yeux sur cette carte et eut un mouvement de joyeuse surprise; elle venait d'y lire le nom du vicomte Alphonse de Linières.
Alphonse avait été dès l'enfance l'ami de René; il avait été élevé avec lui presque sous les yeux de la marquise. Celle-ci l'aimait doublement, et pour son neveu et pour lui-même; il était pour elle l'idéal du gentilhomme; elle eût souhaité que René lui ressemblât, qu'il fût comme lui fortement attaché aux vieux principes, ferme et inflexible dans ses idées, au lieu de se laisser si facilement emporter au souffle de tous les enthousiasmes, de toutes les pensées nouvelles et hardies. Ceci, c'était bien avant qu'il fût possible de prévoir jusqu'où des dispositions qui inquiétaient tant la marquise devaient entraîner son neveu.
La conduite du comte de Laverdie fut jugée par Alphonse de Linières comme par madame de Saint-Villiers. Il en éprouva la même douleur, la même indignation. Tous deux, la vieille dame et le jeune homme, confondirent leur chagrin et trouvèrent dans leur sympathie mutuelle quelque adoucissement à une déception si amère. Ils cessèrent pourtant bientôt de parler ensemble de ce qui les préoccupait si fort, afin de ne point s'attrister l'un l'autre. Alphonse surtout cachait soigneusement à la marquise la colère sourde et croissante qu'excitait en lui le coup de tête de René. Il considérait cet acte comme un déshonneur, non seulement pour la famille de son ami, mais pour toute la noblesse de France; il y voyait une véritable désertion, et il résolut de s'en faire le justicier, et de laver dans le sang la tache faite à toute sa caste.
Lorsqu'il eut formé ce projet, brûlant de l'exécuter, il partit pour l'Amérique. Il se réjouissait de se trouver face à face avec René, de le provoquer, de l'insulter cruellement, de se battre avec lui et de le tuer. Son ancienne amitié avait fait place à une implacable fureur; ou plutôt, c'est parce qu'il aimait le comte si profondément encore qu'il ressentait avec tant de vivacité ce qu'il considérait comme la honte et la dégradation de celui-ci.
Il resta quelques mois absent, et la marquise, qui ne pouvait s'imaginer ce qu'il était devenu ni s'expliquer son long silence, s'affligea de la disparition de son jeune ami. Elle s'était fait une douce habitude de ses fréquentes visites, mais elle eût été très étonnée si on lui avait dit qu'elle ne séparait pas Alphonse de René, et que le souvenir de son neveu était après tout ce qui donnait tant de charme pour elle à la société du vicomte.
Après en avoir un peu voulu à ce dernier, elle finissait presque par ne plus espérer le revoir et par ne plus songer à son étrange conduite, lorsque tout à coup il se présenta chez elle.
Ce fut avec un empressement plein de joie qu'elle donna l'ordre de le faire entrer.
Elle était si heureuse de le voir, qu'elle n'avait pas le courage de lui faire des reproches. Elle pensait d'ailleurs que ce long silence avait pu cacher quelque fredaine de jeune homme dont le vicomte ne se soucierait pas de lui faire l'aveu. Elle ne voulut pas se montrer indiscrète.
Ce fut Alphonse qui parla le premier d'excuses et d'explications; et, comme elle essayait en souriant de le faire taire, il prit un air grave, dit qu'il était venu avant tout pour cela, qu'il avait à lui révéler des choses importantes, l'intéressant elle-même plus qu'elle ne pouvait le supposer.