La marquise changea aussitôt de visage.
—D'où venez-vous donc? demanda-t-elle. Et sa voix trembla quand elle fit cette question.
—Je viens d'Amérique, madame, répondit Alphonse.
—Vous avez vu René de Laverdie? Vous venez pour me parler de lui?
—Oui, madame.
Madame de Saint-Villiers baissa la tête et réfléchit pendant un instant.
—Je ne veux pas, dit-elle enfin, entendre un seul mot qui ait rapport à lui. Vous me ferez plaisir, vicomte, de me parler d'autre chose.
Alphonse fit un mouvement comme pour en appeler de cette dure parole.
—Voyons, reprit la marquise d'un ton qui voulait être indifférent, mais qui résonnait faux et saccadé, vos deux traversées ont-elles été bonnes? Causons un peu de l'Océan; voilà un sujet qui me plaît, je ne m'en lasserai pas vite. Quant aux Américains, je vous en fais grâce: un peuple d'insurgés, un peuple de marchands, sorti de l'écume du vieux monde! Des gens qui n'ont ni arts, ni littérature, ni esprit, ni goût! Tenez, on attaque de nos jours avec tant d'acharnement l'aristocratie, la théorie de la race.... Est-ce que les États-Unis ne sont pas une preuve qu'en dehors de la noblesse il ne peut y avoir que des instincts mercantiles et bas, et que la pureté d'un sang transmis sans mélange de génération en génération est le seul gage de la délicatesse du cœur et de l'élévation de l'âme? Qu'est-ce que cette tourbe grossière qui a peuplé le Nouveau-Monde peut produire d'autre que des machines? Ils se prosternent devant deux divinités: le fer et l'or! Et ce sont eux que l'on veut nous donner en exemple! eux que l'on propose comme modèle aux enfants de la vieille Europe aristocratique! Hélas! mon cher vicomte, où allons-nous? où allons-nous?
—Vers le progrès, j'espère, répondit Alphonse avec un grave sourire.