La marquise le regarda avec étonnement.

—C'est vous qui parlez ainsi, Alphonse?

—Oui, madame, c'est moi. Ah! marquise, ne me considérez pas avec cet air terrifié. Si deux êtres se sont jamais compris, entendus pour aimer et pour défendre les mêmes principes, vous le savez, c'est vous et moi. Je n'ai pas changé, je vous assure. Bien que je revienne de par delà l'Océan, je ne vous rapporte aucune idée de l'autre monde. Ce ne sont pas des théories que je vous supplie d'écouter, c'est une histoire. Permettez-moi de vous la dire.

—Le héros de cette histoire, c'est René, n'est-ce pas?

—Oui, marquise; et j'y ai joué, moi, un triste rôle. Mon châtiment sera de vous la raconter; je ne me croirai absous que lorsque j'aurai subi votre indignation et votre blâme. Ce que j'ai à vous dire est un peu long. Pardonnez-moi si j'entremêle trop souvent à mon récit la peinture de mes impressions personnelles; elles ont été si fortes à certains moments que je ne saurais les détacher des faits. Vous me comprendrez, j'ose le croire, d'autant mieux que nous avons toujours partagé les mêmes idées. Ai-je votre permission pour parler?

—Je vous écoute, dit la marquise.

Elle s'appuya sur le dossier de son fauteuil, ses deux mains fines, d'un ton mat comme de l'ivoire, croisées devant elle sur la faille noire de sa robe. Ses yeux ardents étaient fixés sur le visage du jeune homme assis en face d'elle, mais c'est en vain qu'elle cherchait à leur donner une expression implacable et sereine; ils étaient pleins du trouble qui régnait dans son cœur, et trahissaient l'avidité inquiète et le secret espoir avec lesquels elle attendait les révélations qu'on allait lui faire. Par un effort surhumain, elle avait pu d'abord inviter le vicomte au silence, mais dès qu'elle lui eut accordé l'autorisation de parler, c'est à grand'peine qu'elle parvint à lui cacher l'émotion et l'impatience qui l'agitaient.

Alphonse de Linières n'était pas très fin observateur et ne remarqua pas ces détails. Tout entier à son sujet, cherchant à mettre ses paroles à la hauteur des événements et de ses propres pensées, il commença d'une voix lente, le regard tourné vers la cheminée dans laquelle une flamme pâle luttait contre le rayon printanier qui s'était glissé jusque-là.

—Ce serait une grande douleur pour moi, madame, de vous paraître odieux et de perdre votre estime; cependant je ne sais si je puis espérer que vous me pardonnerez et que vous me conserverez votre amitié, lorsque vous aurez appris dans quel but je suis parti pour l'Amérique, il y a environ un an. J'y étais poussé par le désir furieux, insurmontable, de rencontrer René de Laverdie et de lui reprocher face à face sa lâcheté et sa trahison. Je savais bien ce qui s'ensuivrait, car je n'ai jamais pensé que son cœur eût changé au point d'accepter sans bondir de colère les paroles outrageantes que je lui adressais intérieurement et que je brûlais de lui jeter au visage. Mais ici le courage me manque pour vous dire toute la vérité, pour vous avouer à quel degré d'aveugle rage mon amitié déçue avait pu me faire parvenir, et quel odieux espoir me faisait trouver la vapeur trop lente quand je traversais l'Océan.

Pendant un instant le vicomte se tut, oppressé par un pareil souvenir; il n'osait pas lever les yeux sur la marquise. Un silence presque solennel régna dans la chambre. Madame de Saint-Villiers était bouleversée par l'aveu qu'elle venait d'entendre. Ce crime ainsi médité, elle s'en reconnaissait complice. Son impression était semblable à celle qu'elle eût éprouvée si on lui eût montré l'arrêt de mort de son neveu bien-aimé et qu'au bas elle eût aperçu sa propre signature.