—René, murmura-t-elle, mon pauvre enfant! Vous ne l'avez pas tué, dites?

—Ah! madame, serais-je devant vous si j'avais été assez malheureux!... Non, non, rassurez-vous, il est vivant. Je suis au désespoir de vous faire tant de mal; mais tout ceci, croyez-moi, est nécessaire.

—Continuez, continuez, dit vivement la marquise. Elle reprit sa position rigide et sa physionomie tranquille.

Le jeune homme parla dès lors avec plus d'assurance.

—J'étais à New-York, ne songeant qu'à poursuivre ma route et à retrouver au plus tôt René, quand tout à coup j'appris qu'il se trouvait à Boston pour ses affaires.

A ce dernier mot, les mains de madame de Saint-Villiers s'agitèrent imperceptiblement.

—Je me rendis aussitôt dans cette ville, poursuivit Alphonse. Je fréquentai tous les endroits publics où j'avais quelque chance de rencontrer René; mais, pendant une semaine, ce fut inutilement. Enfin, je sus qu'il devait, certain soir, assister à une représentation extraordinaire dans je ne sais plus quel théâtre. Vous m'excuserez de ne pas vous en dire le nom et de passer également sous silence celui de beaucoup d'autres endroits; alors même que je me les rappellerais, il me serait, je le crains, impossible de les prononcer. Je pris avec moi un ami, un Français, et j'allai le soir à ce théâtre. Je n'étais pas dans la salle depuis bien longtemps quand j'aperçus René. Je le considérai quelques minutes avec surprise. Il était seul dans une loge et ne se doutait pas que je me trouvasse aussi près de lui. Mon étonnement venait de ce qu'il m'était impossible de découvrir le moindre changement dans sa physionomie, dans son attitude ou même dans sa mise. J'avoue que je m'attendais à le retrouver quelque peu différent de ce brillant comte que nous avions tant aimé, dont le goût et l'esprit avaient fait loi dans notre monde: la vie nouvelle qu'il menait depuis un an n'avait pu manquer de transformer jusqu'à sa personne. Il n'en était rien. A la manière noble et aisée dont il s'appuyait sur le bord de sa loge, dont il s'inclinait pour écouter, au regard fier et calme qu'il promenait sur la salle, il me sembla que de longs mois et des milliers de lieues ne nous séparaient plus de Paris et de nos joyeuses soirées d'autrefois. J'oubliais tout le reste, j'aurais voulu me jeter dans ses bras. Pendant que je le regardais ainsi, ne pouvant détourner mes regards de sa chère et sa charmante figure, quelqu'un qui causait près de moi prononça le nom de Laverdie. La conversation, naturellement, se faisait en anglais; l'ami qui m'accompagnait comprenait assez bien cette langue.

—Ils disent, traduisit-il, que c'est ce Français si intelligent qui exploite les nouvelles carrières auprès du lac Érié.

Un acte venait de finir et je me levai. Dans le corridor, la première personne que je rencontrai fut René. La joie la plus vive parut sur son visage lorsqu'il m'aperçut, et il s'avança la main ouverte. Je le regardai, froidement, comme le premier passant venu et, sans répondre à son salut, sans toucher la main qu'il me tendait, je le croisai avec lenteur. Je n'avais pas fait deux pas qu'il était de nouveau en face de moi, la joue pâle, la lèvre frémissante.

—Vous me saluerez, monsieur! s'écria-t-il.