Que ne puis-je vous peindre, madame, la magnificence de la nature dans cette région des grands lacs américains! Vous découvririez, dans des tableaux splendides, le secret de sentiments et d'émotions qui vont certainement vous surprendre. Mais les descriptions les plus parfaites n'auront jamais la puissance de la réalité. Moi-même, n'ai-je pas souri bien des fois aux discours enthousiastes des voyageurs? J'accusais secrètement ceux-ci d'exagérer, sinon ce qu'ils avaient vu, du moins ce qu'ils avaient éprouvé; il me semblait parfaitement ridicule qu'on ne pût contempler de sang-froid un lac ni parler de montagnes sans tomber dans l'extase.

Dans cette solitude admirable, au sein de ces forêts majestueuses, auprès de cette mer paisible qui venait à mes pieds rouler ses flots d'eau douce, je me sentais envahir par des pensées nouvelles. J'avais d'ailleurs une source de réflexions autre que le spectacle de ces merveilles; je venais de voir bien des choses pendant ce mois passé dans les grandes cités américaines, à Boston, à Washington, à New-York. Ah! madame, nos horizons ne nous paraissent jamais si bornés que lorsqu'il nous arrive de vouloir les étendre. Enfermés dans notre univers et dans notre nature, nous trouvons encore moyen de rétrécir une si étroite prison: nous en ramenons les limites aux frontières d'un pays, aux murailles d'une ville, aux privilèges d'une caste! Quelquefois nous les resserrons plus encore... Voilà quelle idée me frappa surtout, en face d'un grand peuple et d'une grande nature, que le hasard seul me donnait l'occasion d'admirer, car je ne m'étais jamais soucié de les connaître. Je ne remis en question aucun des principes que j'ai servis et que je servirai toujours, mais j'appris à ne plus mépriser les hommes qui ne les suivent point, et je sentis naître en moi comme un immense sentiment de tolérance. Est-il nécessaire d'ajouter, madame, que ma haine injuste s'évanouit et que je commençai à comprendre René?

C'était le lendemain que nous devions nous battre. J'avais passé la journée au milieu des plus graves tourments intérieurs, regrettant amèrement la mauvaise action que j'avais commise, tremblant d'aller jusqu'au crime et de devenir le meurtrier de celui qui avait été pour moi plus qu'un frère. Comme je rentrais à mon hôtel, j'y trouvai mes deux témoins: l'un était un Américain et l'autre un Français dont j'avais fait la connaissance en traversant l'Atlantique. Ils venaient de se faire indiquer, par un homme du pays, la position exacte de notre lieu de rendez-vous, au moyen des explications que les témoins de René leur avaient données par écrit. Il était facile de s'y rendre en bateau, par le lac, et cette voie était la plus courte, car la côte se creuse et le chemin de terre fait à travers les bois un circuit considérable. Mes témoins avaient déjà engagé un batelier, qui devait les prendre à quatre heures du matin.

—Très bien, leur dis-je, coupez le golfe en bateau. Vous voudrez bien m'excuser si je pars avant vous; je préfère aller seul, à cheval, par les bois.

Ces messieurs se récrièrent.

—Nous ne le permettrons pas, dirent-ils. Vous arriverez brisé sur le terrain. D'ailleurs ne courez-vous pas le risque d'être attaqué, assassiné dans cette forêt?

Je leur affirmai que ma main, après quelques heures de cheval, ne serait pas moins sûre. Le pêcheur qui offrait de nous traverser sourit à l'idée d'une attaque de brigands: les profondes forêts de l'Amérique du Nord, qui ont retenti du cri de guerre des sauvages, ne connaissent pas les sinistres gémissements de celui qu'on égorge dans l'ombre pour le dépouiller de quelques pièces d'or. Il fut convenu qu'à deux heures du matin j'aurais un cheval sellé; c'était un coureur excellent qui devait m'amener à destination en quatre heures tout au plus.

Ah! madame, quelle promenade! quel souvenir! quel aspect solennel prenaient ces voûtes immenses, ces feuillages obscurs, sur lesquels pesait la nuit silencieuse! Quel calme, quelle solitude autour de moi, et quelle agitation dans mon cœur! Peu à peu, cette agitation s'apaisa. Le jour parut: j'avais regagné les bords du lac; à ma droite, ses eaux s'étendaient jusqu'à l'horizon. Tout à coup, leur couleur, d'un bleu vague, changea; je les vis s'enflammer par degrés, ainsi que le ciel au-dessus d'elles; des traits de feu jaillirent de leur sein, annonçant que le soleil allait paraître. Je tournai la tête de mon cheval vers l'orient et j'attendis. A mesure que l'astre montait, puissant, pur et splendide, il me sembla qu'un jour nouveau se levait aussi sur mon âme. J'éprouvais une émotion intense, vivifiante; je me dis que l'homme et sa vanité sont bien petits, que Dieu, la justice et l'amour sont bien grands. Lorsque le soleil fut trop haut et sa lumière trop éclatante pour qu'il me fût possible d'en soutenir la vue plus longtemps, je me détournai, et, donnant de l'éperon à mon cheval, je le forçai de rattraper le temps perdu.

J'arrivai cependant le second au rendez-vous. René s'y trouvait déjà avec ses témoins; les miens parurent presque aussitôt. Ils vinrent à moi et m'engagèrent à prendre un instant de repos.—Il n'est pas sept heures, me firent-ils observer; vous paraissez ému, et nous vous avons vu de loin arriver au galop.

Ils cachaient avec peine la surprise que devait leur causer mon trouble évident. Ils ne pouvaient croire que je fusse lâche, et savaient avec quelle ardeur j'avais recherché ce combat, avec quelle impatience je l'avais attendu. Je me souviendrai toujours de leur regard de stupéfaction lorsqu'ils m'entendirent murmurer:—Mon Dieu, que c'est difficile! tout me semblait si simple il n'y a qu'un instant.