—Venez, messieurs, leur dis-je.

Ils échangèrent un coup d'œil et me suivirent. Je marchai droit à René.

Il causait alors, d'un air tranquille, avec ses témoins et leur remettait deux enveloppes cachetées. J'ai su plus tard que l'une de ces lettres était pour vous, madame, et l'autre pour mademoiselle Duriez: elles devaient être envoyées au cas où mon ami aurait été tué.

René vit mon mouvement, s'interrompit, et fit un pas au-devant de moi.

—Je t'ai indignement offensé, lui dis-je à voix haute; j'en ai une profonde honte et un profond regret. Aucun homme sur la terre ne mérite moins que toi une insulte. Tu peux exiger, pour celle que je t'ai faite, telle réparation que tu voudras; mais je mourrai désespéré si je n'obtiens pas de toi la promesse que tu me pardonneras lorsque tu auras vengé ton honneur.

J'étais à une petite distance de votre neveu, madame: il la franchit en ouvrant ses bras, dans lesquels je me précipitai.

M. de Linières se tut pour la seconde fois. Le souvenir de cette scène était si vivant et si fort dans son esprit qu'il retrouvait avec lui toutes les émotions qu'il avait alors traversées. Transporté tout à coup dans une clairière de la forêt américaine, il serrait de nouveau sur son cœur cet ami généreux, si gravement offensé, et il s'abandonnait avec délices à un même mouvement d'admiration, d'enthousiasme et de noble repentir. Il s'absorba si complètement dans ses propres pensées qu'il oublia pour un court espace de temps le lieu où il se trouvait, le petit salon de la marquise, et jusqu'à l'orgueilleuse vieille femme elle-même, qu'il avait cependant un très grand désir de toucher. Mais quand, chez un homme aussi froid qu'Alphonse de Linières, la voix tremble et le regard se voile, les paroles deviennent inutiles. Son récit, d'une simplicité saisissante, rapportant des événements inouïs pour la marquise, avait bouleversé celle-ci. L'impression était d'autant plus vive que les longues, les amères réflexions de la veille et de la nuit avaient douloureusement tendu les fibres de ce cœur maternel. Elle aussi voyait cette scène étrange de duel, l'embrassement héroïque de ces deux jeunes hommes. Elle se souvint que quelques heures auparavant elle avait encore une fois maudit son neveu. Elle mit ses deux mains devant son visage et fondit en larmes.

—Oh! mon enfant, mon pauvre enfant! murmura-t-elle.

Alphonse releva vivement la tête.

—Ah! si vous saviez tout, madame, reprit-il, si vous l'aviez entendu comme moi! Si vous saviez que, pendant près de deux années, son tourment a été de se trouver séparé de vous d'une façon si entière, de sentir peser sur lui votre mécontentement, votre blâme, votre malédiction peut-être. Son désir, son but suprême était de se voir un jour compris par vous, de vous prouver qu'il était digne de vous, digne de ses illustres ancêtres, il l'espère du moins et je puis vous l'affirmer. Quelle que soit d'ailleurs la manière dont vous jugiez ses actes, vous ne leur prêteriez, si vous pouviez lire dans son cœur, que des mobiles véritablement grands, sublimes, j'ose le dire. Peu s'en est fallu qu'il ne me persuadât que la voie choisie par lui était plus large et plus élevée que celle dans laquelle j'ai marché jusqu'ici avec tant de fierté. Là n'était pas son intention pourtant. Il déclare que son cas est une exception: il y a eu sacrifice, c'est-à-dire déchirement et douleur, et je vous assure que René a terriblement souffert. Mais il a considéré ce sacrifice comme nécessaire... «Il fallait, m'a-t-il dit, une expiation et une preuve.» Figurez-vous, madame, ce que mon malheureux ami a dû éprouver en face de mon lâche et injuste mépris. Il était résolu à mourir dans ce duel, mais il a voulu tenter un dernier effort pour regagner notre estime, et c'est alors que lui est venue une admirable pensée. Ce délai d'un mois, ce rendez-vous dans les forêts où il s'est exilé, vous les expliquez-vous maintenant? Il espérait que, dans ce milieu nouveau, surtout en présence d'une nature grandiose, je finirais par le deviner quelque peu, et que je vous rapporterais de lui un souvenir auquel peut-être vous daigneriez ouvrir votre cœur. Le résultat, vous le voyez, a été, pour moi du moins, plus sûr, plus complet qu'il ne l'avait rêvé. Ah! marquise, ah! madame, que ne puis-je vous faire voir ce que j'ai vu, vous faire éprouver ce que j'ai éprouvé! Vous tendriez les bras à votre neveu comme je l'ai fait moi-même, vous lui rendriez votre amour, à lui qui vous aime si profondément, vous le béniriez, et qui sait si vous ne l'approuveriez pas?