XII

UNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES

«QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880,» commença lentement le métis, «il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et moins connue encore que le centre de l’Afrique.

«Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages, et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier, jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’est qu’un seul impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés, une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche, est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les oiseaux. Ah! par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes.

«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières, formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même, il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources. Sa cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa, le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages.

«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était aventuré par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt.

«Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts tropicales: le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare, mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Elle sèche ensuite. Les vers se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens n’ont pas une autre manière d’agir. Leurs caucheros battent les forêts, aussi loin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, les seryngueiros, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à l’épuisement de chaque tronc.