«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, et que j’eus l’idée de le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse: armes, vêtements et parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz. C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca dans les veines ...»
Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse:
—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie souveraine des anciens Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde.»
Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné:
—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratie telle que sera, par exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans.»
Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire.
—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient gens d’esprit. Continuez votre récit, noble étranger.»
Le métis reprit:
—«Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve, à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est le plus facile aussi. Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui convient au syphocampylus, l’espèce répandue si abondamment dans la Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement, serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses arbres développés à point. Comprenez-vous, prince?
—Parfaitement. Mais cela représentait des milliers et des milliers d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ...