—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses, et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs trésors épargnés depuis le commencement des âges.
—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne m’étonne pas que cet homme soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme auquel vous m’avez presque fait croire?
—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve écrite, matérielle, palpable. C’est une de mes trois bases.
—Dites.
—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur la voie.
—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste.»
Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses souvenirs. Puis il reprit:
—«C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons. Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse, que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Valcor est généreux. Il n’y regardait pas. Puis il avait une dette à me payer, une rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. Ce fut l’origine de tout. Voici d’où datait cette rancune.
«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très hospitaliers. Ils firent danser pour moi leurs vierges, au son d’une flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même, en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises. Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes, l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice pour me faire expier sa mort. Je reculai. Ma rancune contenue me resta au fond de l’âme. Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui, je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant, cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes appelaient «le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», à cause du bleu intense de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont l’iris des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré avait disparu. Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... Je ne pus le savoir. Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir posséder de nouveau. Certainement je l’aurais reprise. Je n’y aurais pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait fait.