—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment, séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les grand’routes.»
XIII
LA MÈRE ET LE FILS
LE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor, n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts.
Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et une espèce d’apostolat philosophique.
Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel, c’était de réconcilier la science avec la religion.
Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles, c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur, «que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre, ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme, de nos besoins.