—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notre être. Elles rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces. Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.»

Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications, esquissait des théories.

—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait, non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas.

—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux illuminés.

—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.

—«Vous êtes une sainte.»

Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines le sang d’un homme et portait le nom d’un autre.

Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui, un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé.

Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise. L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait, les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs, à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de la marquise.