Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement. Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière, parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu soin de se charger.

—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style.

—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit Bertrande.

Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la dignité de son art la rendit plus pareille que jamais à la jeune châtelaine de Valcor.

Mme de Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable. Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»

Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse. Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice. Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la folle, ni de la jeune fille, Mme de Ferneuse ne tira rien qui pût contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un secret, il était bien gardé!

La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se dressa au seuil de la maison.

—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces. Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille bien rempli.

—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret, par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.

—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit.