—De suppléer monsieur de Ferneuse?...» interrompit Gilbert avec une joie si hâtive que sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel honneur!... Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je suis humblement à vos ordres. Votre cousine est trop aimable pour ne pas céder son cavalier à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante mademoiselle de Plesguen n’est pas en peine de me remplacer par un plus digne.»
Françoise sentit son cœur s’arrêter.
C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire de la lutte, où, le plus souvent, la force l’emporte. Sa cousine représentait une force suprême: l’argent. Elle, Françoise, n’avait au monde que sa grâce fluette et souriante, qui la faisait croire sans caractère. Pourtant, sous ce petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait un sentiment tenace et terrible: la jalousie. Depuis l’enfance, elle enviait Micheline. Ce soir, ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son regard suivit Mlle de Valcor partant au bras du prince Gilbert, pour organiser le cotillon.
Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette heure escomptée entre toutes, où le caprice des figures tantôt l’entraînerait, légère et glissante, aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait assise auprès de lui à échanger de doux chuchotements! Elle avait cru qu’il l’attendait, cette heure, avec une impatience égale à la sienne. Il n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs que débitait si bien le beau Gilbert, pour le supposer amoureux d’elle.
Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la maintenait la sollicitude timorée de son père, ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne se la rappelait même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, un mélange de candeur, de chimère, d’instincts dangereux, d’enthousiasmes indomptables, qui la vouait aux actions extrêmes, dans le bien comme dans le mal, mais qui surtout la laissait sans défense contre les pièges du destin.
—«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait dit Micheline.
Françoise était restée muette, comme pétrifiée. Aussi eut-elle un sursaut de saisissement quand elle entendit presque à son oreille:
—«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, mademoiselle de Valcor ... Il vous reviendra quand je le voudrai.»
Le premier mouvement de la jeune fille fut de fierté blessée. Mais, lorsqu’elle eut reconnu celui qui lui parlait, la surprise l’emporta.
—«Vous, monsieur José!... Et pourquoi m’appelez-vous mademoiselle de Valcor? Mieux que personne, vous savez qu’à peine avons-nous le droit de joindre ce nom à notre nom de Plesguen.