Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le journaliste,—arguments de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta pas le montant,—la conversation fut vite menée à bonne fin.
On arrêta ceci: l’Aube rouge attaquerait à fond le marquis de Valcor, couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait qu’un procès allait s’ouvrir, intenté par M. de Plesguen, et basé sur les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre, propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde, millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de l’univers.
Le directeur de l’Aube rouge écoutait cette nouvelle, qu’il allait, lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer «sous toutes réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre, l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de l’Aube rouge traitait de «monsieur le marquis», aussi bien en paroles que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire: «Si vous vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi.»
—«Ce monsieur de Plesguen est donc fou?» demanda enfin le journaliste, et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire.
—«Il doit être dans le vrai, puisque l’Aube rouge va déclarer qu’il fait une œuvre d’épuration et de justice.»
Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un mouvement d’épaules, puis finit par murmurer:
—«Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis.»
C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait si bien.
Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait «dans la ligne» de son journal,—une campagne, où, quel qu’en fût le résultat, s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il «s’en battait l’œil», suivant sa propre expression. Seulement personne autant que le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe supérieure. Il le trouvait «épatant». Alors, tout en allant contre, il parierait désormais pour,—certain que s’il y avait un Valcor en chair et en os, c’était bien celui-là.
Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être vilipendé par l’Aube rouge, il payait pour cela, sans se soucier autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il n’eut pas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’Aube rouge déchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière. Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti, dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert d’éclaboussures.