Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que cherchait l’Aube rouge? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier du xxe siècle. Que représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles, une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur, qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant, qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne manquèrent pas,—aussi bien dans l’Aube rouge que dans les journaux de la même nuance.
Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor, on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant, de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante, proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime, adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et même de ce que l’Aube rouge appelait irrévérencieusement «la calotte».
Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage, parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires relevés, des pèlerinages remis en faveur, des congrégations dotées d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles des antiques vertus et forteresses de la foi.
Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et considérable de l’Aube rouge. Il en fit répandre dans son département des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme!
Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château. On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus belle.
Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Le député de l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le marquis de Valcor.
XVII
SUPPLICE D’AMOUR