L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la cour, que le portier referma aussitôt.

Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile qu’ils revinssent le chercher. Il entra. Sans même s’asseoir dans le fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit.

Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre, Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante, dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique.

Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle, le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettes inégales. Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui, c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit.

M. de Valcor toussa légèrement.

Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux répondit à la sienne.

Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et coiffé d’un melon noir.

—«C’est vous?» dit Renaud.

—«C’est moi.»

Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient plus endormies et lugubres.