Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de Renaud. Il reprit:
—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas dit que j’aurai encore besoin de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable, dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun bénéfice.
—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis ... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre conversation.»
La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif, il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.
—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte.
—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie. Sachez me servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.»
Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates. Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir, pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait, et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans quelque grande ville étrangère.
Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrent ceci: non seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M. de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le malheureux Rafaël Pabro.
L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le mot, suivant ses préventions ou ses passions.
Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le foudroyer!