Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage. Gilbert de Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire. Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en poussière?

Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces mots à sensation:

L’AFFAIRE VALCOR

PÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTION
DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE

Sous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel, compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.

Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de conscience. Il était clair que ce Mindel, jetant sa lettre dans une poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce port vers tous les coins du globe. Et pour cause.

Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait la restitution était un pur roman.

La suite leur donna tort.

Avant même que la justice française eût demandé des explications à cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas, mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de l’original.

Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible, ni surtout aucun secret du Palais, le public eut aussitôt sous les yeux le fac-similé des pièces. Les journaux publièrent côte à côte la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis Renaud de Valcor.