—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui.
—Ne l’aimes-tu pas?»
Bertrande éclata en sanglots convulsifs.
—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?» demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions presque tendres.
Elle pleurait sans répondre.
Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable alternative.
Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père. C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de la seconde.
Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire, Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais rugissements de joie. Aucune contradiction ne les frappa tout d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite, des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël, et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute, plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on su? Quelqu’un en avait-il réchappé?...
Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs, saisie d’un singulier espoir, s’était écriée: