Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans la salle, n’étant pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée. Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner, et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y attendaient.

Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer la qualité d’offensé et garder le choix des armes.

Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante:

«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre ainsi par là deux personnes distinctes.»

Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui, il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence. Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des armes, et se décida pour l’épée.

Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste remarque de Gairlance, n’aurait pas aisément frayé avec un José Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées adverses.

Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des passions.

Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire. Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât.

Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline.

Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique où il veut, commençait à faiblir devant un jeu forcené. Non pas qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par la furie même des attaques.